samedi 22 juillet 2017

Les absents, levez le doigt ! - Pierre Bénichou



Les absents, levez le doigt !
 
Pierre Benichou




Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, je vous présente un recueil de chroniques nécrologiques écrites par le sociétaire des Grosses Têtes et ancien journaliste Pierre Benichou. Un livre d'hommages aux grandes personnalités qui ont jalonné son existence.


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Les absents, levez le doigt !
Auteur = Pierre Benichou
Edition - Collection = Grasset
Date de première parution =  2017
Nombre de pages =  131 pages


Note pour l'essai = 14 / 20

 
B. Quatrième de couverture
Des portraits-souvenirs ? Des croquis à même le vif - ou le mort ? Tels sont ces instantanés saisis par Pierre Benichou au fil de sa curiosité, de son métier, de ses nuits...

Chaque fois, une "figure" de la chanson, des lettres, des affaires, est ici ressuscitée avec la baguette magique d'un grand style. On y retrouve, classés par ordre alphabétique - de Aragon (Louis) à Ventura (Lino) - Françoise Dolto et Simone Signoret, François Mitterrand et Jean Marais, Charles Trenet et Jean Cocteau, Léo Ferré et Coluche, etc.

L'auteur a été l'intime de certains de ces personnages. Et, à travers eux, il célèbre une certaine idée du talent, de la bizarrerie, de l'art de vivre.

C'était cela, la France.

C. Mon avis sur le livre
En parcourant ce livre, la première impression qui me vient en tête prend la forme des premières paroles de La Bohème de Charles Aznavour : "Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître"... Les moins de vingt ans et je dirais même les moins de trente ans...

En effet, les articles du talentueux Pierre Benichou (que, je dois bien l'avouer, je préfère dans cet exercice de sincérité écrite, plutôt que dans son rôle de papi grognon complètement désabusé qu'il joue volontiers dans l'émission Les Grosses Têtes de Laurent Ruquier) concernent le plus souvent des artistes appartenant à la génération de mes parents, voire de mes grands-parents (artistes que je connais tout de même pour la plupart).

Malgré cela, on peut vraiment apercevoir un vrai talent d'écriture au travers de ces articles, qui content la vie de toutes ces grandes figures, avec une plume tantôt tendre et nostalgique (pour Jean Cau ou Robert Scipion), tantôt acerbe (pour Simone Signoret ou Jean Marais), tantôt déroutante (pour Louis Aragon) mais toujours juste. De plus, les anecdotes, que l'on ne connaît pas forcément, sont toujours passionnantes.
 
On pourrait cependant regretter l'absence de grandes figures marquantes que Pierre Benichou a également connues comme Michel Audiard, Bernard Blier ou encore Sim sur lesquels il aurait pu également écrire d'excellents papiers.

En bref, un livre que je recommande à tous ceux qui souhaitent faire un bond en arrière d'une vingtaine d'années et à ceux qui aiment Pierre Benichou.
 
D. Quelques bons passages du livre
(Louis Aragon) Surtout, pas de pitié pour ce vieillard masochiste qui prend encore la pose pour se vautrer dans sa jeunesse. Pourrissant, l'enchanteur. Mais dangereux. À preuve : un gros bras du PC le suit, de bar en bar, à son insu. Le dernier grand intellectuel du Parti malmené dans une rixe de gitons, ça la foutrait mal.  (p. 21)

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(Jean Castel) Le petit miracle de ce petit réduit, c'est qu'à la table du "commandant", "tout le monde" faisait gaffe. Une vanne de Bostel, de Kersauson ou d'Hubert Deschamps et le géant du cinéma, le faux roi du pétrole ou le vrai manitou de la politique perdaient pied. C'était ça, Castel, les rois étaient nus. Et leurs femmes se fichaient de leurs gueules et "retrouvaient leur identité de bonnes femmes", comme disait Signoret, et comme disait Sagan, "ça faisait des fins de nuits assez gaies".  (p. 26)

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(Jean Cau) Il aura été, ces vingt dernières années, l'homme de lettres le plus haï de Paris. Et il faut dire qu'il y mettait du sien : intolérant, intolérable, volontaire pour tous les combats d'arrière-garde, pourfendeur de toutes les marginalités, maquillé jusqu'à la caricature en Montherlant des années 80, il lançait inlassablement à la jeunesse et à ceux qui s'en réclament : "Je ne suis plus des vôtres !" Message reçu : pour la nouvelle génération, il n'était pas le fils de Sartre mais le cousin de Michel Droit.  (p. 29)
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(Jean Cocteau)  Roi de Paris ? Pauvre Jean ! On ne lui a jamais rien pardonné. Ni sa plume, ni son crayon, ni ses airs mystérieux, ni ses amitiés mirobolantes, ni ses amours. On ne pardonne qu'aux riches. Ou aux très pauvres. Soyez Proust, soyez Verlaine, mais surtout pas Cocteau ! Un bourgeois déguisé en artiste, un pique-assiette de la gloire, un dessin pas fini, un assoiffé de reconnaissance. Un éclat de diamant sous des tonnes de strass.  (p. 37)

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(Coluche) Et celle du clown qui meurt vous la connaissez ? C'est sa dernière. Elle est pas drôle, décidément. Dégueulasse ? Même pas : une histoire sinistre avec des mines contrites, des hommages officiels, des pardons de jésuites et des sociologismes de crémier. Une gueule de consensus.  (p. 41)

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(Coluche) Vous ne l'aimiez pas Coluche ? Moi, si. Vous les trouviez vulgaire ? Moi aussi. Vous aviez honte de rire ? Moi non plus. Jamais. Mais c'est vous qui avez gagné : les motards meurent plus vite. Fini la pétarade, Coluche ne fera plus de bruit sous vos fenêtres. Les amuseurs distingués ont de beaux jours devant eux, il ne dérangera plus personne(p. 41)

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(Marcel Dassault) La voix de nez, haut perchée, semble sorti d'un phonographe à pavillon, l'accent est faubourien. C'est le baron de Courcelles doublé par Arletty ou Carette.  (p. 52)
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(Françoise Dolto) À la vérité, son humour, son bon sens, son formidable désir de partager son savoir, faisaient d'emblée de cette lacanienne inconnue hors des cercles psychanalytiques ce qu'il sera convenu plus tard d'appeler une bête de médias.  (p. 60)

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(Françoise Dolto) "Je veux de l'amour et de l'humour", c'est la phrase que Françoise Dolto, qui ne pouvait plus quitter son lit répétait souvent ces deux derniers mois. Et ses enfants la faisaient rire. Quelques heures avant de mourir, elle leur a dit : "Ce n'est rien de grave, je suis paisible. C'est juste une fin de vie qui se déroule."   (p. 65)

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(Marguerite Duras)  Un jour après son Goncourt, je lui ai dit : "Maintenant que tu as un succès mondial..." Elle m'a coupé : "Pas mondial, cosmique". J'ai dit en riant que si elle continuait, j'allais laisser cette phrase dans l'entretien pour l'Obs. Elle : "Tu peux, c'est la vérité." Je l'ai supprimée. Je la rétablis aujourd'hui parce que, morte, elle échappe enfin à tous les ricaneurs. Elle était démesurée dans ses jugements, sur elle-même comme sur les autres, dans ses haines, dans ses amours, dans ses trucages, et seule la postérité saura la prendre comme elle était. C'est-à-dire comme ce mensonge qui dit toujours la vérité dont parle Cocteau.  (p. 68)

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(Federico Fellini) "Ne l'écris pas, mais je n'ai eu que deux vrais ennemis dans ma vie, les curés et les communistes, et le jour où le Vatican et Moscou s'embrassent, tu voudrais que je mette un cierge !"   (p. 72)

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(Federico Fellini)  Paris, il n'y vient jamais. Horreur du train, panique de l'avion. Et qu'y ferait-il . New York, Cannes ou Hollywood, c'est bon pour un festival, ou un oscar - il en a eu cinq, record du monde - mais pas pour y vivre, ni surtout pour y manger. C'est de chez lui qu'il a regardé passer le siècle, ce siècle qu'il a réinventé sans révolte ni théorie, sans maître ni descendance, comme Proust, comme Picasso.   (p. 74)

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(Léo Ferré)  Comment, là où Gabriel Fauré, Debussy, Reynaldo Hahn et tant d'autres ont échoué (avec le grand Verlaine notamment), un pianiste de bar a-t-il réussi ? Tout simplement parce que ce génial metteur en musique était aussi un fou de mots. Un poète en mineur, ce qui n'est pas du tout la même chose qu'un poète mineur ni qu'un faiseur de chansons.  (p. 79)

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(Serge Gainsbourg) Peu à peu, il devient une sorte de Léautaud milliardaire qui ne quitte pratiquement pas son petit palais de laque noir, bourré d'"objets d'art" et de sous-verre : l'original de La Marseillaise (celle de Rouget de Lisle) et...toutes les couvertures de magazine à lui consacrées.   (p. 93)

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(Serge Gainsbourg)  C'est la mort qui s'est chargée de mettre un terme à nos réticences de vieux gamins. Rêvions-nous d'un Gainsbourg bien convenable, d'un Coluche en costume trois-pièces, d'un Villon rasé de près ? Sommes-nous à ce point frivoles pour que deux clowneries et trois obscénités nous aient gâché les dernières images de ce poète rigoureux, de cet artiste à la main tremblante et forte ? Ou à ce point ahuris devant cette maudite télé qui n'en finit pas de nous flouer, pour avoir cru que les grimaces du clown masochiste qu'elle nous a montrées étaient plus vraies que la réalité d'un homme ?   (p. 94)

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(Monique Lange)  Monique Lange voyait la vie comme une chanson de Piaf récite pas Cocteau et vécue par Genet.   (p. 107)

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(Jean Marais)  Il croyait à la chance, il ne croyait qu'à ça, il disait qu'il en avait trop et que c'était l'injustice même. Il le disait de sa voix impossible, jamais "placée", qui avait fait de lui un mauvais, si mauvais acteur. Et il passait sa vie à s'excuser de n'être qu'une star, un mythe de papier. Lucidité, sincérité de ce gigolo devenu Roi Lear.  (p. 109)

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(Jean Marais)  Il s'appelait Jean Marais. Il a été la coqueluche des filles, la passion d'un homme et l'homme de toutes les audaces.  (p. 113)

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(François Mitterrand)  Ceux qui sont nés au moment de son arrivée à l'Élysée sont là aussi, en bandes, un peu éberlués. La "génération Mitterrand" fait connaissance avec la mort. Une mort si attendue, si commentée, si peu "scandaleuse", et comme toujours l'énigme d'une vie qui s'échappe, se fond dans l'autre chose...Ceux-là enterrent leur enfance, d'autres leur jeunesse et les plus vieux leur rêve.  (pp. 117-118)

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(Lino Ventura)  Lino, dans la vie, c'est Ventura, multiplié par dix, à croire que l'écran le rapetissait, atténuait ses mimiques, gommait son accent.  (p. 138)

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lundi 17 juillet 2017

Football - Jean-Philippe Toussaint



Football
 
Jean-Philippe Toussaint




Bonjour à toutes et à tous,
 
En cette mi-juillet, après près d'un mois d'absence sur le blog à la fois par manque de lecture passionnante et pour motif professionnel, je vous présente un livre qui parle d'un sujet qui, d'ordinaire, n'attire jamais mon attention...le football. Exceptionnellement, j'ai voulu faire un effort, en voyant le nom de l'auteur Jean-Philippe Toussaint dont j'avais notamment apprécié Fuir et La Télévision.

A. Caractéristiques du livre

Titre =  Football
Auteur = Jean-Philippe Toussaint
Edition - Collection = Editions de Minuit
Date de première parution =  2015
Nombre de pages =  116 pages


Note pour l'essai = 14 / 20

 
B. Quatrième de couverture
Jamais, comme pendant la Coupe du monde au Japon en 2002, je n'ai éprouvé une aussi parfaite concordance des temps, où le temps du football, rassurant et abstrait, s'était, pendant un mois, non pas substitué, mais glissé, fondu dans la gangue plus vaste du temps véritable. C'est peut-être là l'enjeu secret de ces lignes, essayer de transformer le football, sa matière vulgaire, grossière et périssable, en une forme immuable, liée aux saisons, à la mélancolie, au temps et à l'enfance.

C. Mon avis sur le livre
Comme dit plus haut, j'avais déjà lu deux ouvrages de l'auteur : Fuir et La Télévision, ouvrages que j'avais appréciés, au passage. Donc, je mettais quelque espérance dans ce nouvel opus et j'ai eu une légère déception, car je m'attendais à un livre entier parlant de football par la plume de quelqu'un réputé pour être un intellectuel. En réalité, le football n'occupe réellement que la moitié du livre, l'autre moitié n'ayant pour rôle de raconter la vie et "les états d'âme" de Jean-Philippe Toussaint avec quelques incursions sur le football, mais sans plus.

Donc légèrement déçu, même si, d'un autre côté, les chapitres ne parlant pas de football directement sont tout de même intéressants, notamment celui parlant brièvement de la société dans laquelle nous vivons, qui est tout simplement sensationnel...
 
D. Quelques bons passages du livre
Voici un livre qui ne plaira à personne, ni aux intellectuels, qui ne s'intéressent pas au football, ni aux amateurs de football qui le trouveront trop intellectuel. Mais il me fallait l'écrire, je ne voulais pas rompre le fil ténu qui me relie encore au monde.  (p. 7)

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Oui, 1998 est une date démodée, une date qui a mal vieilli, une date comme "périmée de son vivant", pour reprendre une expression que j'ai utilisée dans un de mes romans, une date "que le temps ne tardera pas à recouvrir de sa patine et qui porte déjà en elle, comme un poison corrosif dissimulé en son sein, le germe de son propre estompement et de son effacement définitif dans le cours plus vaste du temps".   (p. 11)

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Le football, comme la peinture de Léonard de Vinci, est cosa mentale, c'est dans l'imaginaire qu'il se mesure et s'apprécie. La nature de l'émerveillement que le football suscite provient des fantasmes de triomphe et de toute-puissance qu'il génère dans notre esprit.    (p. 11)
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C'est un curieux destin que celui de ce totem contemporain par excellence, fétiche universel et objet de toutes les convoitises , protégé dans des coffres-forts et transporté dans des malles blindées sous la garde de policiers en gilets pare-balles armés de mitraillettes, que l'on sort finalement de son écrin le jour de la finale, pour qu'il soit soulevé, et baisé, en mondovision, par les capitaines des équipes victorieuses de la Coupe du Monde, par Didier Deschamps au Stade de France en 1998, puis par Cafu en 2002 au stade de Yokohama, puis par je ne sais plus qui en 2006 à Berlin...  (p. 26)

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Le football permet non pas d'être nationaliste, il y aurait là une connotation politique détestable qui ne m'effleure même pas, et pas même patriote, mais chauvin, j'entends par là un nationalisme pas dupe, au deuxième degré, un nationalisme ironique, l'oxymore est parfait, il n'y a pas de termes plus antinomiques, la séduction de l'adjectif semble contredire ce que le mot peut avoir de déplaisant ou, pour tout dire, un nationalisme enfantin, de l'ordre d'une vantardise primaire, une fanfaronnade euphorique et gamine : Vive la Belgique !  (pp. 27-28)

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Je suis, le temps d'un match, dans un état de confort primaire, d'autant plus savoureux qu'il s'accompagne d'une régression intellectuelle assumée. Je suis de parti pris, je suis hargneux, véhément, combatif, j'insulte l'arbitre, je l'apostrophe, je l'invective. Je voue l'adversaire aux gémonies. Je laisse libre cours à des pulsions de violence et d'agressivité qui n'ont normalement pas leur place dans ma personnalité. Je consens à la bêtise et au prosaïsme. Je me régale - appelons ça une catharsis.   (p. 28)

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Essayer de lui expliquer que, dans un certain sens, on pouvait considérer que les écrivains sont des artistes. Non, cela nous aurait menés à de trop longs débats sémantiques et casuistes, potentiellement sulfureux  et polémiques. Alors, être impertinent et lui répondre avec insolence qu'il n'y a pas que les joueurs de football, de nos jours, qui étaient des artistes.  (p. 34)
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L'intérêt que l'on porte à un match de football tient essentiellement à un rapport particulier au temps, un rapport d'adéquation exacte, de simultanéité parfaite entre le match qui se déroule et le passage du temps. Le football ne supporte pas le plus petit écart, le plus petit décalage, et c'est précisément parce que le football se fond si parfaitement dans le cours du temps, qu'il épouse à ce point son passage, qu'il l'habite aussi étroitement, que, pendant que l'on regarde, il nous apporte une sorte de bien-être métaphysique  qui nous détourne de nos misères et nous soustrait à la pensée de la mort.   (p. 35)

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Pendant que nous regardons un match de football, pendant ce temps si particulier qui s'écoule, alors que nous sommes au stade ou devant notre télévision, nous évoluons dans un monde abstrait et rassurant, le monde abstrait et rassurant du football, nous sommes, le temps que dure la partie, dans un cocon de temps, préservés des blessures du monde extérieur, hors des contingences du réel, de ses douleurs, de ses insatisfactions, où le temps véritable, le temps irrémédiable qui nous entraîne continûment vers la mort, semble engourdi, et comme anesthésié.   (p. 36)

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Le football vieillit mal, c'est un diamant qui ne vit que dans le vif d'aujourd'hui.  (p. 38)

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Les mots, peut-être, ont le pouvoir de réactiver la magie du football, non pas les mots des articles de presse qui racontent les péripéties du match de la veille, textes qui se démodent aussi vite que les matchs qu'ils décrivent, mais les mots de la poésie, ou de la littérature qui viendraient effleurer le football, saisir son mouvement, caresser ses couleurs, frôler ses sortilèges, flatter ses enchantements, qui prendraient le football pour motif, parleraient de sa fluidité et de l'élasticité des flux et reflux des vagues offensives et défensives qu'on observe de haut depuis le surplomb des tribunes.   (p. 40)

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Si, lors de ce Mondial, j'ai soutenu fidèlement la Belgique et brièvement la France, c'est toujours le Brésil que je porte dans mon cœur quand il s'agit de football - que serait le football s'il n'y avait pas le Brésil ? -, avec son jeu d'artiste, sa technique et sa grâce, sa légèreté et sa vitesse, avec ses couleurs jaunes et vertes immémoriales et ses supporters bariolés, ses reines de carnaval en bikini et diadème d'or dans les cheveux, le ventre nu et la peau palpitante et bronzée dans le soir estival, que j'ai approchées à quelques centimètres de la moiteur du stade de Kobe.    (pp. 72-73)

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Une des merveilleuses révélations de cette Coupe du Monde fut pour moi le public japonais. Alors qu'en Europe, les supporteurs de football sont majoritairement masculins, violents, racistes, pleins de bière ou avinés, au Japon, c'est un public doux et raffiné, sensible, intelligent et cultivé, ou, pour le dire différemment, en Europe, le football est une affaire d'hommes, tandis qu'au Japon, ce serait plutôt, comme dans les naufrages, les femmes et les enfants d'abord.  (p. 78)

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Qu'est-ce que créer aujourd'hui, dans le monde dans lequel nous vivons ? C'est proposer, de temps à autre, dans un acte de résistance non pas modeste, mais mineur, un signal - un livre, une œuvre d'art - qui émettra une faible lueur vaine et gratuite dans la nuit.  (pp. 100-101)

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Ce que je faisais, en poursuivant, avec obstination, mon travail d'écrivain, depuis trente ans, c'était simplement m'efforcer d'affirmer une voie humaine possible, un chemin, une attitude, une finesse, une ténuité, une douceur, une dignité.  (p. 101)

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Où est l'idéal ? Les faux-semblants nous leurrent, les repères nous abusent, même les faisceaux des phares les plus puissants tournent sans laisser de trace dans la lumière aveuglante de la vulgarité [...] Comme le dit Hannah Arendt, l'homme est bien dans la situation de celui qui est confronté à un temps où "le domaine public a perdu le pouvoir d'illuminer". Un temps où nous ne nous sentons plus "éclairés" selon l'ordre des raisons ni "radieux" selon l'ordre des affects".  (p. 103)

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