mardi 2 mai 2017

Flaubert à la Motte-Picquet - Laure Murat



Flaubert à la Motte-Picquet
 
Laure Murat




Bonjour à toutes et à tous,
 
En ce lendemain du premier mai, je vous propose un nouveau court roman qui tourne autour d'une question principale : que lisent les gens dans le métro parisien ? La réponse à cette question se trouve donc dans Flaubert à la Motte-Picquet.


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Flaubert à la Motte-Picquet
Auteur = Laure Murat 
Edition - Collection = Flammarion
Date de première parution =  2015
Nombre de pages =  67 pages


Note pour l'essai = 13 / 20

 
B. Quatrième de couverture

Dans ce récit volontiers poétique et souvent drôle, Laure Murat fait l'inventaire de tous les livres qui se trouvent à portée de ses yeux dans le métro. Un livre pour tous les lecteurs...qui ne peuvent s'empêcher de regarder par-dessus l'épaule de leur voisin de strapontin.


C. Mon avis sur le livre

Malgré une idée de départ très originale et qui donne envie, Laure Murat nous livre une sorte de recueil d'anecdotes de "visions de lectures" et de réflexions (intéressantes, néanmoins) sur le monde du livre, sans véritable trame narrative et disposées de manière un peu foutraque.

Donc, même si ce recueil d'anecdotes n'est pas à éviter, je n'ai pas autant de ferveur à le recommander que certaines de mes lectures précédentes qui m'ont un peu plus enthousiasmé.

Par contre, une excellent idée qu'a eue Laure Murat, à la fin de son livre, c'est de retranscrire cette fameuse liste de livres "lus dans le métro" qui donne une idée de la variété de ces lectures et des éventuelles idées de lectures pour ceux qui ne prennent pas forcément le métro. 


D. Quelques bons passages du livre
 
Tandis que le jeune homme descend à la station suivante et que s'achève entre les deux inconnus l'idylle au-dessus de la page, un homme d'une soixante d'années, plutôt mal fagoté, vient s'asseoir à côté de moi. Il ouvre un carnet sur ses genoux. C'est une liste de lectures : Kafka, La Métamorphose ; Jean Diwo, Moi, Milanollo, fils de Stradivarius ; Flaubert, Madame Bovary ; Marc Lévy, Et si c'était vrai... Alternance surprenante, incohérente. Comment peut-on passer de l'un à l'autre de ces livres si différents avec autant d'indifférence ? Le titre qu'il ajoute à son énumération me livre la réponse : Les Souffrances du Jeune Werther. Ce ne sont pas ses lectures personnelles qu'il consigne mais celles des usages du métro.  (p. 10)
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Au bout d'une semaine, je constate que je n'ai jamais autant aimé prendre le métro. Toutes les occasions sont bonnes. [...] Je choisis de préférence des heures de pointe et me pousse dans les rames bondées, qui augmenteront mes chances de grossir ma liste; je change de wagons autant que possible sur un même trajet : je m'attarde sur les quais, je rôde avec des yeux de mouche dans les couloirs.  (p. 15)
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Moi qui lis volontiers sur tablette, je voue désormais aux gémonies tous les Kindle de la terre, aveugles à ma tâche.  (p. 16)
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La difficulté résidait dans l'efficacité de la combinaison entre un auteur et une station de métro immédiatement identifiable comme telle, en respectant l'écart entre les deux pour créer un effet de surprise. Il y avait bien Mary Higgins Clark à Créteil-Préfecture, Voltaire à Javel-André Citroën ou Gabriel Garcia Marquez à Mouton-Duvernet, mais il convient de respecter un minimum les oreilles de ses lecteurs.  (p. 28)
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Ce sera finalement Flaubert à la Motte-Picquet. C'est sobre et ça sonne bien. Quelques tests dans mon entourage le confirment. Maintenant, il ne me reste plus qu'à trouver une lectrice de Bouvard et Pécuchet ou un lecteur de Madame Bovary à ladite station, obéissant en cela à une règle toute flaubertienne selon laquelle la réalité ratifie la fiction et non l'inverse.  (pp. 28-29)

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Le triomphe (relatif) de Flaubert n'est rien en regard de l'apothéose très objective du grand gagnant du métro, le roi des rames : le livre de poche. On fête justement cette année (2013) ses soixante ans, occasion pour rappeler les cris d'orfraie proférés à sa naissance, le 9 février 1953, par les meilleurs esprits : Hubert Damisch dénonçant "une entreprise mystificatrice puisqu'elle revient à placer entre toutes les mains les substituts symboliques des privilèges éducatifs et culturels. Jean-Paul Sartre s'interrogeant : "Les livres de poche sont-ils de vrais livres ? Leurs lecteurs sont-ils de vrais lecteurs ?" On pouffe aujourd'hui. Mais lisez un peu les crétineries ânonnées sur le livre numérique et on en reparlera.  (p. 40)
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Il n'y a pas que des livres, des lecteurs et de la publicité dans le métro. Il y a aussi des écrivains. À trois mètres de moi, sur la ligne Bastille-Place d'Italie, s'installe François Bégaudeau. Ah ! et que lit-il ? Déception. Aucun livre dans les mains, mais un journal : Libération. Il change comme moi à Italie, descend à Corvisart...  (p. 40)
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Le lectorat métropolitain est majoritairement féminin (53%), dans une tranche d'âge moyenne située dans la quarantaine. Il lit des romans, à hauteur de 78%, dont 62% de littérature étrangère et 38% de littérature française, contre 22% d'essais. Impossible de départager avec fiabilité les éditions papier des éditions électroniques - faute d'avoir pu distinguer les titres Kindle, la plupart ne figurent pas dans les listes. Je les estimais à la louche à 85% papier, 15% électroniques.    (p. 42)
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La "lecture de près" n'est pas spécialement destinées aux myopes. C'est une méthode patiente d'explication des textes développée par la New Criticism au milieu du XXe siècle et qui est largement adoptée par l'université américaine. Elle s'attache à une analyse de la structure formelle de chaque phrase, de chaque paragraphe, pris comme éléments autonomes, en dehors de toutes données socio-historiques. Le texte en lui-même et pour lui-même, producteur de sens.  (pp. 54-55)

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Ricardo Piglia, dans ce très bel essai qu'est Le Dernier Lecteur, parle de la spécificité du lien entre la littérature et le voyage en train, dont Walter Benjamin disait : "Mais qu'est-ce que le voyage procure au lecteur ? Quand donc est-il pris à ce point par la lecture et sert-il l'existence de son héros mêlée à la sienne propre avec autant de certitude ? Son corps n'est-il pas la navette qui, à la cadence des roues, passe inlassablement à travers la chaîne, le livre du destin de soin héros ? On ne lisait pas en diligence et on en lit pas auto. La lecture de voyage est tout aussi inséparable du déplacement en chemin de fer que l'arrêt dans les gares.   (p. 56)

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Le métro du futur sera une bibliothèque volante et ubiquitaire. Les rames à suspension magnétique sillonneront le ciel et fileront entre les tours çà la vitesse du vent, sans bruit ni pollution. Devant chaque siège de passagers, un écran tactile proposera des poèmes ou des nouvelles, en fonction de la longueur du trajet. Un casque sera proposé en alternative, pour les amateurs de livres audios ou les malvoyants. Dans chaque station, des bornes seront mises à disposition des lecteurs voyageurs, afin qu'ils puissent recharger leur stock de livres virtuels. [...] À rebours de toutes les prévisions sinistres du XXIe siècle, la lecture augmentera selon une courbe sûre et régulière. La télévision n'existera plus (ça, c'est quasiment réglé). Les libraires, libérés de la manutention, des retours, des offices, des bordereaux, de la comptabilité, des classements, de la paperasse et de l'ordre alphabétique au profit du tout-numérique se consacreront exclusivement à leur activité de conseillers et de passeurs. Les auteurs toucheront 90% des droits qui leur reviennent naturellement, et en reverseront 10% à l'éditeur, qui dira merci. Ce sera une époque formidable.   (pp. 70-71)

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lundi 1 mai 2017

Reconnaître le fascisme - Umberto Eco



Reconnaître le fascisme
 
Umberto Eco




Bonjour à toutes et à tous,
 
En ce premier mai, je vous propose un très court essai (posthume) de l'écrivain italien Umberto Eco où il raconte son expérience du fascisme en Italie, pendant la Seconde Guerre mondiale et sur ce qu'il considère comme des caractéristiques de ce mouvement politique polymorphe.


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Reconnaître le fascisme
Auteur = Umberto Eco
Edition - Collection = Grasset
Date de première parution =  2016 en Italie, 2017 en France
Nombre de pages =  45 pages


Note pour l'essai = 15 / 20

 
B. Quatrième de couverture

L'auteur mêle ici souvenirs personnels de sa jeunesse sous le fascisme et analyse structurelle des quatorze archétypes du fascisme primitif et éternel. 


C. Mon avis sur le livre

Dans ce court essai, Umberto Eco nous livre son expérience et nous met en garde contre la résurgence des caractéristiques des régimes fascistes d'autrefois.

Je dois confier que cet essai est un peu trop court pour vraiment donner un avis précis, mais je peux dire que, même s'il est très bien écrit, cet essai laisse plus place à l'expérience de l'auteur qu'au développement des caractéristiques de ce qu'est, selon lui, le fascisme, ce qui est dommage !


D. Quelques bons passages du livre
 
En Italie, il se trouve aujourd'hui des gens qui se demandent si la Résistance a eu un impact militaire réel sur le cours de la guerre. Pour la génération, la question est nulle et non avenue : nous avons tout de suite compris la signification morale et psychologique de la Résistance.  (p. 15)
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Si le fascisme de Mussolini se fondait sur l'idée d'un chef charismatique, le corporatisme, l'utopie du "destin fatal de Rome", sur une volonté impérialiste de conquérir de nouvelles terres, sur un nationaliste exacerbé, sur l'idéal de toute une nation embrigadée en chemises noires, sur le refus de la démocratie parlementaire, et l'antisémitisme , alors je n'ai aucun mal à admettre que Alleanza Nazionale, issu du MSI (Mouvement Social Italien) est certainement un parti de droite mais qu'il n'a pas grand-chose à voir avec l'ancien fascisme.  (pp. 18-19)
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Si par totalitarisme, on entend un régime qui subordonne tout acte individuel à l'État et son idéologie, alors nazisme et stalinisme étaient des régimes totalitaires. (p. 22)
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Le fascisme italien fut le premier à créer une liturgie militaire, un folklore, voire une mode vestimentaire - laquelle eut plus de succès à l'étranger qu'Armani, Benetton ou Versace. C'est seulement dans les années trente que des mouvements fascistes firent leur première apparition en Angleterre, avec Mosley, et en Lettonie, Estonie, Lituanie, Pologne, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, Grèce, Yougoslavie, Espagne, au Portugal, en Norvège, et même en Amérique du Sud, sans parler de l'Allemagne. C'est le fascisme italien qui convainquit les leaders libéraux européens que le nouveau régime mettait en œuvre des réformes sociales intéressantes, capables d'offrir une alternative modérément révolutionnaire à la menace communiste.  (p. 24)
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Cela ne signifie pas que le fascisme italien était tolérant. Gramsci fut jeté en prison jusqu'à sa mort, Matteotti et les frères Rosselli furent assassinés, la liberté de la presse supprimée, les syndicats démantelés, les dissidents politiques relégués sur des îles lointaines, le pouvoir législatif devient une pure fiction, l'exécutif (qui contrôlait le pouvoir judiciaire et les médias) promulguait directement les nouvelles lois, parmi lesquelles celles de la défense de la race (appui formel italien à l'Holocauste)    (p. 30)

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Le fascisme était philosophiquement disloqué, mais d'un point de vue émotif il était fermement enchâssé dans certains archétypes.   (p. 31)

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(Critère n°3 du fascisme) : Penser est une forme d'émasculation. Ainsi, la culture est suspecte, puisqu'on l'identifie à une attitude critique. [...] Ma suspicion envers le monde intellectuel a toujours été un symptôme d'Ur-fascisme. L'essentiel de l'engagement des intellectuels fascistes officiels consistait à accuser la culture moderne et l'intelligentsia d'avoir abandonné les valeurs traditionnelles.   (p. 38)
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(Critère n°5 du fascisme) : L'Ur-fascisme croît et cherche le consensus en exploitant et exacerbant la naturelle peur de la différence. Le premier appel d'un mouvement fasciste ou prématurément fasciste est lancé contre les intrus. L'Ur-fasciste est donc raciste par définition.   (p. 39)

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(Critère n°6 du fascisme) : L'Ur-fascisme naît de la frustration individuelle ou sociale. Aussi, l'une des caractéristiques typiques des fascismes historiques est-elle l'appel aux classes moyennes frustrées, défavorisées par une crise économique ou une humiliation politique, épouvantées par la pression de groupes sociaux inférieurs.  (pp. 39-40)

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(Critère n°7 du fascisme) : Les disciples doivent se sentir assiégés. Le moyen le plus simple de faire émerger un complot consiste à en appeler à la xénophobie. Toutefois, le complot doit également venir de l'intérieur.   (p. 41)

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Pour l'Ur-fascisme, les individus en tant que tels n'ont pas de droits, et le "peuple" est conçu comme une qualité, une entité monolithique exprime la "volonté commune". Puisque aucune quantité d'êtres humains ne peut posséder une volonté commune, le Leader se veut leur interprète.   (p. 46)

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Notre avenir voit se profiler un populisme qualitatif télé ou Internet, où la réponse émotive d'un groupe sélectionné de citoyens peut être présentée et acceptée comme la "voix du peuple".  (p. 46)

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L'Ur-fascisme est susceptible de revenir sous les apparences les plus innocentes. Notre devoir est de le démasquer, de montrer du doigt chacun de ses nouvelles formes - chaque jour, dans chaque partie du monde.  (p. 50)

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dimanche 30 avril 2017

Excusez les fautes du copiste - Grégoire Polet



Excusez les fautes du copiste
 
Grégoire Polet




Bonjour à toutes et à tous,
 
En ce dernier jour du mois d'avril, je vous propose un court roman d'un auteur belge relativement prolifique : M. Grégoire Polet. Il s'agit de son second roman, centré sur le milieu artistique sous deux de ses formes principales : la peinture et la musique classique.


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Excusez les fautes du copiste 
Auteur = Grégoire Polet
Edition - Collection = Gallimard  pour l'édition originale, Folio pour l'édition utilisée.
Date de première parution =  2006
Nombre de pages =  159 pages


Note  = 14 / 20

 
B. Quatrième de couverture

Un artiste inaccompli, menant une vie solitaire sur les sables du Nord, va se révéler, par un enchaînement de circonstances presque fortuites, un faussaire prodigieux...

Confession jubilatoire d'un génie de la copie, récit mené de main de maître, Excusez les fautes du copiste, nous convie à une réflexion pleine d'une ironie mélancolique sur l'art, la vérité et le mensonge.


C. Mon avis sur le livre

Dans ce roman de ses débuts, Grégoire Polet nous raconte la petite histoire d'un faussaire de génie dans une prose simple, facile à lire et à comprendre, dans laquelle il insère des petits commentaires intéressants, qui invitent à la réflexion sur le monde de l'art, sur sa justice, sur sa vérité, que l'on peut aisément transposer à notre vie de tous les jours, en dehors de toute considération artistique. De plus, ce roman est intéressant de bout en bout, jusqu'à l'épilogue qui consiste en un ultime rebondissement inattendu.

Un court roman très intéressant, que je peux recommander à ceux qui s'intéressent au monde de l'art et qui aiment les petites réflexions formatrices.


D. Quelques bons passages du livre
 
Aurais-je cru pouvoir, un jour, raconter ma vie avec sincérité ? À quelqu'un qui m'écoute honnêtement ? Je suis heureux de ma situation, que peu de monde m'envie, probablement, et qui m'offre cette occasion rare dans la vie d'un homme. C'est un grand délice, un grand moment d'exaltation aussi, de n'avoir qu'un souci et qu'une seule occupation : produire la vérité toute simple, en toute liberté.  (p. 13)
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Parfois, je me dis qu'il est téméraire de distinguer le parfaitement raté du parfaitement réussi. Il y a quelque chose de parfait dans les deux, une même force obscure qui les pousse et les fait fatalement sortir de l'ordinaire, et les deux destins, peut-être, se confondent.  (p. 14)
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Réussir aussi mal, c'est s'engager dans une voie où l'on est manifestement destiné à être aussi mauvais et dont un échec plus franc nous aurait judicieusement détournés. J'ai magnifiquement raté ma réussite.  (p. 17)
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Ce qu'Emile me fournissait le plus souvent, c'était de la littéraire fin XIXe, début XXe. C'était la période la plus facile, à l'époque, pour les bouquinistes, qui récupéraient les fonds de grenier des grands-mères décédées et où ces livres-là étaient en si grand nombre qu'ils en devenaient presque sans valeur sur le marché du livre ancien. Je ne manquais pas de place, dans mon immense maison, pour accumuler les volumes sur d'interminables étagères, à tous les étages et dans toutes les chambres. Je ne manquais pas de temps non plus, et je lisais énormément. (p. 22)
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Relire, c'est une activité curieuse. D'abord, on reconnaît le livre comme un vieux copain, on se souvient, on le prévoit, on s'étonne de ce qu'on avait oublié, on y trouve de nouvelles choses. Puis, quand c'est la troisième, la quatrième fois, on le connaît si bien qu'on y entre comme dans un lieu familier, comme chez soi. C'est reposant.  (p. 24)

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Emprunter de l'argent, c'était inviter les banquiers à mettre le nez dans mes affaires.   (p. 40)

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L'incroyable amour que m'inspirait cette figure de femme enceinte repassant le linge coloré faisait que je ne tolérais pas la moindre différence entre les deux images, la moindre modification, la moindre altération du modèle.   (p. 54)
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Il riait et il m'affirmait qu'aucun artiste n'arrivait à maturité sans passer par une crise mystique.  (p. 64)

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Du génie : le mot dont tout artiste attend qu'il émerge tout spontanément, un jour, du cœur de quelqu'un, devant son oeuvre, qui ne sache exprimer son impression autrement que par ce divin terme.   (p. 64)

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Je copiais tout. Toutes les époques renaissaient sous mon pinceau. Emile et Max faisaient d'inépuisables efforts de recherche pour dénicher et élucider tous les éléments imperceptibles qui font la vérité d'une époque.   (p. 70)

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En revenant à l'atelier, sur les trottoirs déserts de cette ville où je n'avais encore aucune habitude, étranglement funambulesque entre l'infiniment petit de la province et l'infiniment grand de la mer, je fus pris, comme il était prévisible, d'une grande détresse et d'une puissante mélancolie. Je conçus que j'avais un choix à poser : pleurer ou foncer. Il fallait soit faire demi-tour, rentrer à la maison, tout abandonner et chercher à redevenir un enfant en vieillissant, submergé par le passé; soit marcher, aller de l'avant, faire comme si j'avais vingt ans, aucune attache, et ne penser qu'à moi. Isabelle n'avait plus besoin que je pense à elle, au contraire. Elle avait besoin de quelqu'un qui lui donne l'exemple d'une vie indépendante, libre, sans compromis lâche avec les conventions sociales et les sécurités morales. C'était le moment d'être jeune autant qu'elle, et d'accepter les risques.    (p. 94)

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Enterrer son père, c'est un évènement important dans la vie d'un homme. Moi, cela ne me fit presque rien. Et c'est cela surtout qui me marqua.
Je devais avoir l'air très troublé à l'église, au cimetière, et les apparences, d'une certaine manière, étaient sauves. Mais ce qui me troublait, ce qui me blessait, c'était la misère de cet enterrement vide et froid, l'absence palpable d'amour et même de véritable déchirement. Le prêtre priait pour un paroissien qu'il n'avait jamais vu, une âme abstraite et le symbole noir du cercueil.  (p. 105)

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Oublier, évidemment, c'était une illusion. Je ne savais trop que faire ni où mener mes pas. Je ne voulais pas que cette journée à Bruxelles ressemble à un pèlerinage de nostalgique. J'avais décidé, naguère, de foncer et d'aller de l'avant. Il ne fallait pas, maintenant, céder à la tentation contraire.  (p. 109)

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Si je devais rester sans contact avec le rabatteur, c'était probablement pour que je reste ignorant de la somme qu'il payait. Je devais être la gentille poule aux œufs d'or, le naïf qui se contente d'une bonne poignée de graines quotidienne et qui caquette de plaisir autour de ses bons maîtres. (pp. 132-133)

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À quoi bon me révolter, faire éclater la vérité, si c'était pour perdre tout, absolument tout ? Y a-t-il un ami sans défaut ? Ce qu'ils faisaient à mes dépens n'avait-il pas cependant constitué la planche de salut de toute mon existence ? Ce qu'ils me faisaient perdre ne m'avait-il pas aussi rapporté tout ce que j'avais gagné ? Ils profitaient de moi, mais n'en avais-je pas tant et tant profité ? Et n'était-il pas ridicule pour un faussaire de s'offusquer d'un mensonge qu'on lui faisait ? 
Non, j'aurais été ingrat et stupide de ne pas assumer qu'il y ait des mensonges en amont des mensonges que moi-même je déclenchais en aval. La société absorbait mes faux tableaux, les acheteur, les musées, le public en jouissaient sans complexe, et je trouvais cela très bien.  (pp. 133-134)

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Il ne faut pas confondre la vie et les contes de fées. L'innocence et la pureté sont des facettes, des moments dans un processus complet, des états passages et casuels d'un système en permanente métamorphose, comme le reste, ni plus ni moins que le reste. Le vrai, c'est un point de vue, ou une réalité fortuite ?  (p. 134)

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Le vrai, le faux, ce sont des inventions commerciales, des plus-values de marchands, des mensonges de maquignons, des arguments d'hypocrites. C'est une manière de créer des supériorités, de justifier des exclusions, d'exagérer des amours, d'exacerber des haines. Une manière de fonder le bonheur des uns sur le malheur des autres. Une raison de nier l'égalité, d'empêcher la fraternité, de miner la paix et de justifier les guerres.    (p. 135)

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Mais aussi vrai que le bonheur n'est pas avare, le malheur n'est pas économe non plus. Il n'épargne rien.  (p. 138)

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L'art, le Grand Art, ne m'avait jamais accueilli, et j'avais trouvé ma place en me faisant l'agent secret, l'espion, le traître qui, de l'extérieur, intervient et commande son centre intime. Je n'étais pas un artiste, mais on admirait mes oeuvres sous le nom de Claus et de De Groux. Et bientôt, des visiteurs du monde entier m'admireraient sans le savoir sous le nom de Magritte, de Delvaux, et de tant d'autres.

 
 
Tel était mon destin. Une sorte de Masque de fer; un Triste Sire, un négligé, un homme du secret. Au fond, je ne ressemblais à personne plus qu'à Dieu. À ce Dieu dont les oeuvres sont attribuées par le grand commerce de l'esprit - je veux dire : la science - à d'autres facteurs que lui. J'étais comme la Providence, et certains  ne m'attribuaient rien - au fond, les plus naïfs -, et certains m'attribuaient tout - les plus sceptiques, ceux qui soupçonnent toujours le faux et qui ne voient rien sans renifler l'arnaque, la manipulation, le complot.   (p. 156)

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J'eus le sentiment d'avoir trouvé ma place dans la grande Histoire de la Peinture. L'artiste ultime, dont la création est destruction. Le génie qui anéantit et fait proliférer.   (p. 168)

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