jeudi 16 mars 2017

Le rire du grand blessé - Cécile Coulon



Le rire du grand blessé
 
Cécile Coulon




Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, je vous livre ma critique d'un livre que j'ai découvert grâce à un défi lecture que je fais via Facebook, qui me demandait de lire un livre d'un auteur né la même année que moi (et dieu sait qu'ils sont encore rares les auteurs de 1990 !). Cette fameuse est le roman Le rire du grand blessé de la jeune auteure Cécile Coulon, une plongée dans un monde dystopique où la lecture est utilisée comme instrument de torture.


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Le rire du grand blessé
Auteur = Cécile Coulon
Edition - Collection = Viviane Hamy pour le grand format, Points Seuil pour le poche 
Date de première parution =  2013
Nombre de pages =  129 pages


Note pour l'essai = 14 / 20

 
B. Quatrième de couverture

Devenir Agent est la seule échappatoire pour les oubliés de la société. Une condition : être analphabète. Une particularité indispensable pour remplir le rôle de garde-fou d'une population droguée aux livres autorisés lors des Manifestations à Haut Risque. 1075 est le meilleur d'entre eux. Froid et dur, il se dévoue corps et âme à sa fonction. Jusqu'au jour où il croise la route d'une institutrice...


C. Mon avis sur le livre

Dans ce livre, Cécile Coulon nous plonge dans un monde qui, pour tout lecteur qui se respecte, est un véritable monde de cauchemar : un monde où l'analphabétisme est la norme, où les lecteurs sont punis par une sorte d'Armée totalitaire, où le fait de ne pas savoir lire est un motif de fierté...

Dans ce monde cauchemardesque, nous suivons donc l'Agent 1075, véritable brute épaisse qui, à cause d'une blessure, va se mettre à changer sa vision du monde. L'histoire de cet Agent (très) spécial est très prenante et nous tient en haleine jusqu'à la fin du roman qui, malheureusement pour moi, est le point faible du roman, car cette fin tombe quelque peu à plat, après une histoire peu avare de rebondissements.

Autre point faible : le personnage de Madame Nox, instigatrice du programme qui a mené la société à cette ruine intellectuelle qui, à mon sens, est un personnage secondaire qui fait tapisserie : une personnalisation de du phénomène n'était pas vraiment indispensable à l'histoire.

Toutefois, malgré ces deux points négatifs, le roman demeure extrêmement passionnant, même si on ne souhaite jamais, nous lecteurs, connaître des moments aussi sombres...


C. Quelques bons passages du livre

Nous étions des chiffres, des performances. Nos capacités étaient mesurées lors de tests trimestriels imposés par le Service National : prises de sang, examens psychologiques, mises en situation, contrôles d'aptitudes physiques. Le rêve devenait réalité : la ville nous attendait, elle offrait LA vie, à nous qui n'avions connu que la survie.  (p. 7)
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J'étais le garde-fou de millions d'individus prêts au pire pour ouvrir un Livre, consommer les sensations promises sur la couverture. Ils se méfiaient; je n'en dévorais aucun lorsqu'une occasion se présentait. Mais ils savaient qu'à tout moment, s'ils cédaient à la panique inspirée par un Livre Terreur ou aux larmes d'un Livre Chagrin, je leur arracherais le précieux objet des mains, interdisant la lecture jusqu'à nouvel ordre. Essayer de retirer l'aiguille de la veine d'un héroïnomane, ça lui ferait un drôle d'effet.  (p. 9)
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La manifestation était une démonstration de soumission affective : vingt mille paires de jambes, d'yeux d'hémisphères cérébraux payaient le prix pour qu'on leur injecte cent dix pages - maximum - d'amour, de rage, d'horreur ou de miracles.  (p. 18)

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1075 était, de loin, le plus doué. Et certainement le plus discret.
[...]
Au premier coup d'œil, 1075 agissait comme les adolescents éduqués à la dure, loin des cités urbaines. Ses mains ressemblaient à deux araignées gonflées aux stéroïdes; s'il lui prenait l'envie de vous coller une danse, vous feriez trois tours sur vous-même avant de recouvrer vos esprits. Son corps respirait l'effort, la puissance, le désir d'aller loin, de s'en sortir vivant. Ou presque. (p. 22)
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Leurs discours de remerciements commençaient ainsi : je ne sais pas lire, c'est la meilleure chose qui me soit arrivée. Parfois des larmes de joie s'échappaient, dévalaient les pommettes aussi vite que les coureurs s'étaient lancés sur la piste.  (p. 33)
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Petit à petit, confrontés à des citoyens en transe, ils finirent par les considérer comme des animaux fous furieux, êtres inférieurs, abrutis par les mots, cette drogue publique qu'ils n'avaient jamais consommée.  (p. 34)
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Le Pouvoir avait besoin d'analphabètes, c'était le seul moyen pour garantir une prospérité à long terme. Faire surveiller les lecteurs par ceux qui ne savent pas déchiffrer une lettre : en inversant les codes que ses ascendants avaient mis tant d'années à construire, le Grand était devenu un pionnier en matière d'ordre social.  (p. 38)
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Aux yeux de 1075, l'hôpital était le seul endroit où les Agents devenaient pathétiques : ils perdaient leur dignité qu'imposait leur profession, éteignaient en eux l'ambition, l'élégance et la force de caractère forgées au fil de la formation. Se fracturer un bras ou une cheville était un formidable prétexte pour se faire dorloter.  (p. 49-50)
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Elle tenait une espèce de plaque entre les mains. 1075 fit trois pas à l'intérieur de la chambre, sans un bruit. Les enfants ne le voyaient pas.

C'est un grand rectangle noir couvert de signes tantôt ronds, tantôt raides, tracés à l'aide d'un minuscule morceau de pierre blanche. Un des enfants demanda s'il pouvait utiliser une craie d'une autre couleur. Les gosses recopiaient des hiéroglyphes sur leurs cahiers. Patiente, la jeune femme désignait un signe de l'index, demandait aux enfants récitez l'alphabet. 1075 n'avait jamais rien entendu de tel. Un des gosses, très fier, affirma qu'un B et un A formaient une syllabe qu'on lui avait déjà apprise. Son professeur le félicita.   (p. 62)

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Les mots avaient ressuscité l'objet de leurs addictions initiales : le livre n'avait rien d'illégal. Ils pouvaient donc s'en donner à cœur joie.  (p. 82)

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Ils ne savaient pas lire, cette lacune originelle les sauvait d'une existence misérable.  (p. 87)

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Lire avait éveillé le pouvoir endormi dans sa cage thoracique. L'histoire racontée le préoccupait peu; l'expérience d'un acte que ses camarades ignoraient le galvanisait, et le paysan qu'on avait fait courir douze heures durant sur une ligne souterraine gagnait du terrain.  (p. 99)

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1075 ne supportait pas l'idée d'être totalement indifférent aux sensations que le texte était censé transmettre : des femmes pleuraient, leurs enfants se blottissaient contre elles, ils n'avaient rien connu de meilleur. Chez lui, les mots ne dégageaient aucune complicité, leur bras n'étreignaient jamais ses pensées les plus profondes. 1075 avait l'impression d'être un enfant qu'on essaierait d'amadouer avec des peluches débiles aux oreilles décousues.  (p. 102)

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Lire : une victoire sur lui-même, sur les autres.  (p. 102)

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Vous ne ressentez rien parce que les Livres ne procurent pas d'émotions. Ils les font simplement sortir. Et vous ne les avez pas en vous. J'ai lu votre dossier, 1075. Les spectateurs des Manifestations vous dégoûtent, n'est-ce pas ? Vous vous interdisez de leur ressembler. Les Livres ne sont qu'un prétexte, rien d'autre.   (p. 122)

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La lecture ne servait à rien; il lui en voulait d'avoir transformé les mots en médicaments bas de gamme. Pour un analphabète, lire était un graal censé apporter la paix intérieure, ouvrir des horizons inconnus.  (p. 123)

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