mardi 8 août 2017

Les passants de Lisbonne - Philippe Besson


Les passants de Lisbonne
 
Philippe Besson




Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, je vous présente l'avant-dernier roman de Philippe Besson, intitulé Les Passants de Lisbonne, qui a pour thème central le deuil et la séparation au travers de deux personnages français en villégiature à Lisbonne.


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Les passants de Lisbonne
Auteur = Philippe Besson
Edition - Collection = 10/18  (Julliard pour l'édition originale)
Date de première parution =  2016
Nombre de pages =  155 pages


Note pour l'essai = 15 / 20

 
B. Quatrième de couverture
Hélène a vu en direct à la télévision les images d'un tremblement de terre dévastateur dans une ville lointaine; son mari séjournait là-bas à ce moment précis. Mathieu, quant à lui, a trouvé un jour dans un appartement vide une lettre de rupture. Ces deux-là qui ne se connaissent pas, vont se rencontrer par hasard à Lisbonne. Et se parler. Une seule question les taraude : comment affronter la disparition de l'être aimé ? Et le manque ? Au fil de leurs déambulations dans cette ville mélancolique, dont la fameuse saudade imprègne chacune des ruelles tortueuses, ne cherchent-ils pas à panser leurs blessures et à s'intéresser, de nouveau, aux vivants ?

C. Mon avis sur le livre
Voici un livre comme Philippe Besson sait les écrire : un livre qui prend pour thème central les sentiments et la psychologie humaine face à un évènement particulier : en l'occurrence ici, les sentiments face au deuil d'une part, et face à une séparation douloureuse d'autre part. Il est effectivement fort appréciable de voir un écrivain traiter d'une manière si précise, mais également avec une telle empathie, les sentiments et les pensées humaines.
Cependant, le fait que la psychologie prenne une telle place dans ce roman nous ferait presque regretter que le décor lisboète, quelque peu effacé, ne soit pas exploité davantage. En effet, une telle histoire aurait pu se dérouler n'importe où, tellement le décor se trouve en second plan.
Cependant, nous nous retrouvons là face à un très bon roman de Philippe Besson (le deuxième en ce qui me concerne) qui me fera volontiers oublier le goût de trop peu du premier roman que j'ai lu de lui.
 
D. Quelques bons passages du livre
Elle tue le temps à Lisbonne, elle ne voit pas ce qu'on peut y faire d'autre. (p. 13)

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C'est curieux comme on compte sur le exils pour régler nos névroses et comme on doit convenir rapidement qu'ils ne règlent rien. Au mieux, ils apaisent des névralgies. Mais on part quand même, on repart quand même. Dans les lieux neufs, les visages du passé n'ont pas les mêmes contours, ils ne sont plus aussi précis. Et on ne se cogne pas contre les moments insignifiants, vécus ensemble.  (p. 27)

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Il songe à cette ironie : être un bâtisseur et finir enseveli sous les décombres. Il n'en sourit pas. Comment en sourire? Il a remarqué que les coïncidences sont fréquemment tragiques. Mais l'idée que l'homme et la pierre se soient effondrés dans le même mouvement, qu'ils se soient rejoints pour ne former qu'un seul tas de gravats lui semble romanesque. S'il avait perdu un proche dans de telles circonstances, la dimension romanesque lui échapperait probablement.  (p. 37)
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Il est persuadé, contre la raison, contre les probabilités, que chaque individu se voit attribuer une occasion de bonheur, une seule. La sienne, il l'a eue, il l'a utilisée, dilapidée même. Maintenant, c'est fini. Il n'est pas vraiment triste. Il en est tellement qui ne se rendent même pas compte que cette occasion leur est fournie un jour, qui ne se saisissent même pas de la dose qui leur est proposée. Ceux-là, toutefois, n'éprouvent pas le regret de ce qu'ils ont perdu, les chanceux. (p. 53)

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Parfois, il préférerait que Diego soit mort. C'est affreux, une pensée pareille, mais cela lui rendrait la séparation moins pénible, croit-il. De le savoir vivant, dont  peut-être amoureux, peut-être dans les bras d'un autre, ça le crucifie.  (p. 56)
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Vous avez remarqué comme toutes les lettres de rupture se ressemblent ? Enfin, je dis ça, je n'en sais rien, je n'en ai reçu qu'une dans ma vie. Disons que sur le moment, elle m'a paru standard.  (p. 58)

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Certains étaient tristes parce que le passé conférait une réalité, une matérialité à l'absence.  (p. 63)

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Une chose terrible, l'espoir. Vrai, ça maintient en vie. Mais ça ronge aussi, ça entame, c'est corrosif, l'espoir.  (p. 64)

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Ne pas égarer la foi. Garder confiance, contre l'évidence. Entretenir cette aspiration incongrue. Vivre dans l'expectative, après tout, c'est vivre, encore.  (p. 65)

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C'est toujours la même histoire. Toujours. Des regards qui s'accrochent, dans la pénombre. Des corps qui se rejoignent. Des mots hurlés à l'oreille sur la musique trop fort ou susurrés lorsque la rencontre se produit au détour d'une rue. Une connivence rapide, chacun sait ce qu'il attend de l'autre. Des mains posées sur les hanches. Des baisers carnivores. Des carcasses pressées l'une contre l'autre. Une dérive à deux, dans la nuit de Lisbonne. Des ivresses. Des bières aux terrasses des cafés ouverts tard. Des gins aux comptoirs des boîtes. Des cigarettes qu'on allume aux lèvres de l'autre. Des rires appuyés. Des silences interminables. Des œillades alentour. Des baisers encore, puisqu'il faut bien passer le temps. Et puis des retours chancelants dans la clarté faiblardes des aurores. La porte de la chambre qu'on pousse, le lit où on se jette, la chair dont on s'empare [...] Et, au réveil, un peu d'embarras, une difficulté à se toucher, à s'adresser la parole, à se regarder dans les yeux. Des au revoir hâtifs. Des numéros de téléphone griffonnés sur des bouts de papier, jetés à la poubelle dès la porte refermée. Un visage lamentable dans le miroir. Rarement de remords. Et une nouvelle journée à tuer avant la nuit. C'est toujours la même histoire. Toujours. (p. 76-77)

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Les garçons, au moins, ne s'éprennent jamais, ils n'ont pas de sentiments, n'attendent rien, ils sont délicieusement infidèles.   (p. 77)

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En une fraction de seconde, elle songe aux mondes dont elle est exclue, à ce qui se trame en dehors d'elle, aux cœurs qui palpitent quand le sien a dangereusement ralenti sa course, à la vie qui continue tandis qu'elle s'est assise au bord de la route, aux êtres qui se cherchent et se trouvent, alors qu'elle est amputée du seul qui a compté dans son existence. Et cela lui fait mal.  (p. 81)

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En réalité, ils sont deux accidentés, se soutenant l'un l'autre. On ne voit que ça, leur claudication, leur secours mutuel, ce compagnonnage des éclopés.  (p. 90)

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Il y a des gens qui ferment les yeux pour oublier, qui se détournent pour ne pas se confronter à l'insoutenable, qui rejettent le malheur à distance pour ne pas être corrodés par lui. Et il y a les autres, qui décident de se frotter à l'enfer, qui traquent une vérité au risque de se blesser contre elle, qui avancent face au danger. Elle s'est imaginée être de ceux-là, les valeureux, les inconscients.   (p. 91)

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Et comment ça se domine, le manque ? Comment on fait ? Comment on arrive à ne plus penser, chaque jour, chaque heure, à celui qui n'est plus là ? Comment on résiste à ces détails insignifiants, une musique, un endroit, un parfum, un geste, qui renvoient instantanément à celui qui n'est plus là ? Comment on se débrouille, avec le ventre qui se tord, le sommeil qui se dérobe ? On a beau s'occuper l'esprit, se lancer dans des aventures neuves, ou même se concentrer sur des occupations ordinaires, toujours ça revient, comme un rhumatisme, une maladie de vieillard. (p. 106)

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Mathieu songe qu'il ne s'est livré à personne. L'abattement, il l'a gardé pour lui, il n'a cherché aucun ami pour l'en délester. Bien sûr, ses proches voyaient sa neurasthénie, la désolation sur lui, toutefois, ils restaient au-dehors, trop habitués à ses rebuffades, à son refus d'être secouru. Ce n'était même pas de l'orgueil de sa part. Peut-être seulement le désir masochiste de demeurer seul avec son spleen parce que le spleen, c'était Diego encore. Ou bien la conscience aiguë qu'aucune aide n'aurait été suffisante, puisque là où il se tenait, il lui  semblait être inatteignable. Insauvable.  (p. 108)

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Le temps a eu raison des disparus, nul n'honore plus leur mémoire, ils ont été abandonnés des vivants, les familles se sont dispersées, du lichen s'accroche à des croix rouillées, certaines solitudes sont imbattables.  (p. 114)

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Les femmes en noir, celles qui franchissaient les grilles ont peut-être vu leur époux rongé par le mal, corrodé par le travail de sape d'une bestiole fabuleuse, ou leur fils déchiqueté par des éclats de métal, paralysé par une injection de poison et, dans ce cas, ces images les hanteront jusqu'à la fin de leurs jours, elles ne s'en débarrasseront jamais, mais voilà, elles, au moins, elles ont vu. Et elles se sont agenouillées sur les bancs des églises, elles ont déposé des baisers sur le marbre frais, elles apportant depuis lors des fleurs afin que le souvenir demeure. Hélène, comment elle s'est débrouillées avec sa cécité, et avec le vide ? Oui, comment elle a fait, avec rien ?  (p. 117)

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À la fin, on est dans la douleur des séparations. C'est une malédiction universelle.  (p. 135)

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Elle s'entête dans ses fausses interrogations, dans ces questionnements absurdes, se contraignant à une épreuve inutile. Ce serait tellement simple si l'amour disparaissait à l'instant même où son objet disparaît. Et pourtant, ce serait tellement affreux aussi. Bien sûr, il n'y aurait pas la souffrance, son caractère éclatant. Mais il n'y aurait pas non plus la mémoire du bonheur, les certitudes solides du passé. Et, de toute façon, ce sont des choses qui ne se décident pas, évidemment, qu'on ne commande pas. Cette vulnérabilité, cette emprise du sensible, c'est ce qui fait l'humanité, absolument.
  (pp. 144-145)

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On ne trahit pas les disparus. Ce sont eux qui nous trahissent. Parce qu'ils ont fait défaut, parce qu'ils sont partis, alors qu'on avait besoin d'eux, parce qu'ils ont filé sans préavis, parce qu'ils nous laissent avec le manque et aucune solution pour y remédier.  (p. 148)

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