mercredi 23 novembre 2016

Le Florentin. L'art de gouverner selon Matteo Renzi - Giuliano da Empoli



Le Florentin. L'art de gouverner selon Matteo Renzi
 
Giuliano da Empoli




Bonjour à toutes et à tous,
 
En ce mercredi soir, je vous propose un livre sur un des hommes politiques les plus populaires d'Europe en ce moment, car il casse les codes de la "bonne gouvernance" : Matteo Renzi, l'actuel Premier Ministre Italien.
 
  
A. Caractéristiques de l'essai

Titre =  Le Florentin. L'art de gouverner selon Matteo Renzi
Auteur = Giuliano da Empoli
Edition - Collection = Editions Grasset
Date de première parution =  2016
Nombre de pages =  200 pages


Note pour l'essai = 15/20

 
B. Description de l'œuvre (Quatrième de couverture)
   
C'est l'histoire d'une conquête foudroyante. En 2014, un maire de Florence de trente-neuf ans devient le plus jeune Premier Ministre de l'histoire de l'Italie. Depuis, Matteo Renzi gouverne la péninsule en faisant passer des réformes qu'on disait impossibles. Iconoclaste pressé, il a poussé en quelques mois toute une génération politique à la retraite, brisé, l'un après l'autre, les principaux tabous de la gauche et de la droite et refermé la page du berlusconisme.

Mais qui est-il vraiment ? De quoi Renzi est-il le nom ? J'ai d'abord eu envie de retracer son parcours parce qu'il s'agit d'une aventure extraordinaire. Un roman de la vraie politique contemporaine qui aurait pu sortir de la plume du cardinal de Retz. Ou d'un scénariste de House of Cards

Mais cette histoire est aussi la preuve qu'en politique l'immobilisme n'est pas une fatalité. Pendant la Renaissance, Machiavel notati déjà que, face à l'incertitude, la seule sécurité réside dans l'action. Cinq siècles plus tard, au cœur d'une Europe tétanisée par la peur, un autre Florentin applique cette règle en faisant le pari de l'ouverture et du progrès.

Nul ne sait si l'entreprise de Renzi va réussir, mais son existence prouve qu'un art de la politique est toujours impossible - et peut-être même nécessaire - à l'époque d'Uber et des populismes.
 
C. Mon avis sur l'essai
   
Quand j'ai appris la sortie du livre, je me suis empressé de l'acheter, car j'ai toujours eu envie d'en savoir plus sur cet homme politique qui, à mon sens, révolutionne la politique italienne, un peu à l'arrêt depuis le "règne" de Berlusconi.

Cet essai est en même temps une très bonne surprise et une petite déception. Très bonne surprise, car on en apprend beaucoup sur la situation politique italienne, sur l'immobilisme et le manque de renouvellement de la classe politique qui a gangréné le pays durant des années, ainsi que sur la montée des populismes (comme partout en Europe), avec le charismatique Beppe Grillo. Un panorama très complet, très bien écrit et sans la moindre concession du paysage politique italien.

Néanmoins, il demeure tout de même une petite déception, car je pensais que le livre serait en grande partie consacré à la personnalité et à la politique du Matteo Renzi, mais la description historico-politique de la situation italienne (en parallèle tout de même avec l'évolution locale du pouvoir de Matteo Renzi) phagocyte les 2/3 du livre et ne laisse qu'environ 40-50 pages pour apprécier (sans discontinuer) la personnalité et la politique du "Florentin".

Bref, un livre très bien écrit, très réussi qui s'adresse vraiment à ceux qui s'intéressent à la politique italienne et, a fortiori, européenne, mais qui peut laisser sur leur faim ceux qui sont curieux de la politique de Matteo Renzi, à cause du nombre limité de pages consacrées à la question.
 
D. Quelques bons passages de l'essai
 
Partout, Renzi constate un complaisant respect pour la tradition, et d'introuvables aspirations au renouveau. Un immense potentiel créatif et un cortège de lamentations, de scléroses, d'archaïsmes. Un peuple, insatisfait, d'antiquaires et de rêveurs. Florence s'est endormie. Et l'Italie répète, sans plus y croire, les mêmes refrains vieillissants.  (p. 15)
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L'Italie n'a jamais produit de révolution qui dure plus de deux semaines. En revanche, son identité moderne s'est largement bâtie sur les guides touristiques.  (p. 17) 
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Parlant de l'ancienne gauche : L'objectif de cette gauche n'est pas de répondre aux questions que les Italiens lui posent, mais de les persuader de changer de questions. (p. 29)
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Catholique dévot, mordu de politique, scout et arbitre de foot à ses heures perdues, son portrait ressemble plus à celui d'un jeune homme des années cinquante qu'à celui d'un adolescent des années quatre-vingt-dix. Et c'est le côté inactuel de l'éducation du Florentin qui lui donnera paradoxalement un train d'avance quand il s'agira, plus tard, de devenir l'homme politique le plus moderne de sa génération. (p. 40)
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Le pouvoir, en Italie, est statique. Y règne une loi d'airain, celle des comptines enfantines : chat perché. Comme dans les cours d'école, celui qui exerce le pouvoir doit se pétrifier sur son mandat, immobile et grisâtre, s'il veut jouir longtemps de ses avantages. Voilà pourquoi il faut ne surtout pas bouger, se cimenter à chaque siège et se fondre dans le marbre de chaque trône, pour qu'entre le dirigeant et ses mandats, chacun finisse par oublier ce qui est à l'élu ou bien à ses électeurs, et, dans l'indistinction féconde, que soit perpétuée cette architecture gothique. (p. 42)
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La politique est peut-être l'art du possible, mais la frontière entre le possible et l'impossible ne peut pas être déterminée à l'avance, ni servir d'excuse à l'inaction.  (p. 44)
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En politique, le risque est synonyme de sincérité. Qui en assume un en public gagne en crédibilité, se distinguant de la masse des comptables qui, comme le prévoyait Mitterrand, ont pris la place des hommes d'État. En se lançant dans la course, Renzi l'enfant sage devient Renzi l'enfant terrible qui ne mâche pas ses mots et ose briser les tabous, sans avoir peur de se mettre à dos l'ensemble de la classe dirigeante de son propre parti.

Le style de communication de Renzi, fait de répliques foudroyantes et d'écarts perpétuels, s'accorde à merveille à cette stratégie. Incapable de lire un discours, le Florentin parle toujours sans notes, et réagit sans humeurs de la salle avec l'empressement d'un alchimiste, désireux de ne pas perdre un gramme d'énergie ou d'emballement dans la foule. Si celui qui lit un texte donne l'impression de répéter les arguments d'un autre, ou pour le moins de jouer un rôle calculé, celui qui improvise se voit crédité d'une qualité : la franchise.  (p. 55)
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Pour le Parti démocrate, cette approche est un véritable anathème. Incapable de lire les transformations de la société, la gauche italienne a pensé longtemps pouvoir suppléer ce déficit d'analyse politique en développant un rapport organique avec les catégories sociales.  (p. 89)
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Selon Renzi, l'opinion publique est plus avancée que ses interprètes attitrés. Établir un rapport direct et constant avec elle lui donne la possibilité de contourner les résistances conservatrices, parce que les citoyens désirent le changement beaucoup plus que les lobbies organisés. Et le fait que tous les représentants du vieux système, complètement déconsidérés, se jettent sur lui, ne peut que renforcer le Florentin, en donnant plus de crédibilité à son projet de changement. C'est pour cette raison qu'au lieu d'apaiser les tensions, le maire provoque constamment ses adversaires. Leurs réactions furieuses sont la meilleure des publicités pour son action.  (p. 90)

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La réussite de Renzi se fonde sur des ingrédients plus traditionnels. La capacité à gérer le consensus, à manœuvrer une assemblée, à conquérir un auditoire. Une culture politique à l'ancienne, formée dans les conseils d'école, dans les réunions de parti et dans les meetings sur la place publique. (p. 141)

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Née pour conjurer la peur, l'Europe a rempli sa fonction pendant longtemps. Mais elle s'est transformée aujourd'hui en un multiplicateur de peurs.

Crises financières, réformes imposées d'en haut, immigration, désaffiliation culturelle, terrorisme. Il n'y a plus aucun front sur lequel l'Europe parvienne encore à rassurer ses concitoyens, au lieu de multiplier les causes d'incertitude. Toutes les enquêtes d'opinion disent que le continent est traversé par une vague de défiance sans précédent. Et toutes les élections confirment que les partis traditionnels ne parviennent plus à apporter de réponse à ce sentiment. Ils cherchent alors refuge dans l'invective du populisme.  Ce qui est une façon confortable de donner un nom vaguement péjoratif à ce que l'on ne comprend plus.                (pp. 175-176)

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Un des éléments de crise de la politique traditionnelle se situe au niveau du langage. L'ambiguïté de formules opaques utilisées pour recouvrir des compromis à la petite semaine. L'hypocrisie, les euphémismes destinés à masquer des sacrifices bien réels (la flexibilité, la compétitivité, les réformes...). La banalité d'expressions formatées pour la télévision et les médias sociaux. Puisque partout, la politique s'exprime en code. Et les politiques sont reconnaissables aux concepts grandiloquents et vides qu'ils répètent à longueur de journée face à toutes les caméras disponibles.  (pp. 175-176)

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Parlant du langage de Renzi : Les Grecs parlaient de parresia, le langage de la franchise, opposé à la rhétorique : un langage qui n'a pas pour but de caresser son auditoire dans le sens du poil, mais plutôt de lui ouvrir les yeux.   (p. 176)

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Une des raisons du succès des populistes réside dans leur capacité à simplifier la réalité, souvent de façon manichéenne, mais en donnant au public l'impression de comprendre ce qui se passe autour d'eux. La différence entre leurs positions et celle des partis traditionnels n'est parfois qu'une question de langage. (p. 183)
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Dans ce cadre, Renzi est un cas à part. Le seul amphibie de la gauche européenne : moitié homme d'État et moitié populiste. Une créature mutante, qui vient d'un parti traditionnel, mais qui a développé des poumons neufs, pour survivre dans le climat contemporain du populisme antisystème.   (p. 202)
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Renzi est, pour le moment, le seul leader européen qui ait réussi à mettre l'énergie du populisme au service d'un agenda de mesures qui vont dans la direction de l'ouverture et de la croissance. Après deux ans et demi de gouvernement, les résultats sont là : la plus vaste entreprise de réforme que la politique italienne ait connue au cours du dernier quart de siècle; une stabilité de gouvernement obtenue dans des conditions théoriquement impossibles, sans une vraie majorité parlementaire; les principaux indicateurs économiques et sociaux qui ont recommencé, après des années de déclin, à bouger dans le bon sens. Et une victoire électorale, aux européennes de 2014, qui a porté le Parti démocrate au niveau de la Démocratie chrétienne des années cinquante. 

Pourtant, malgré ces résultats, l'avenir de l'expérience renzienne est loin d'être assuré.  (p. 209)

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