jeudi 15 septembre 2016

Blondin - Jean Cormier et Symbad de Lassus


Blondin
 
Jean Cormier et Symbad de Lassus





Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, ce n'est pas un roman de la rentrée littéraire que je vous présente mais un livre regroupant des témoignages sur la vie d'un auteur qui fut très célèbre en son temps mais qui, malheureusement, est quelque peu tombé dans l'oubli aujourd'hui : le formidable auteur d'Un singe en hiver ou encore de nombreuses chroniques sur le Tour de France cycliste, M. Antoine Blondin,
 
M. Blondin est un auteur que j'affectionne notamment pour le roman que je viens de citer (qui est une merveille) mais aussi parce qu'il fait partie d'un courant littéraire que je suis de plus en plus curieux de découvrir : le courant des "Hussards".
 
 
 
A. Caractéristiques de l'essai

Titre =  Blondin
Auteur = Jean Cormier et Symbad de Lassus
Edition - Collection = Editions du Rocher
Date de première parution = 2016
Nombre de pages =  186 pages


Note pour le roman = 15/20

 
B. Description de l'œuvre (Quatrième de couverture)
   
« L'homme descend du songe » a assuré Antoine Blondin, hussard à la plume acérée.

Personnage étonnant, déroutant et fantasque, il est l'auteur de 5 romans dont le plus célèbre, Un singe en hiver, lui aura permis de passer à la postérité via l'adaptation cinématographique d'Henri Verneuil, avec un Gabin plus touchant que jamais et un Belmondo à l'aube de sa carrière.

Antoine Blondin s'est également taillé sa réputation d'écrivain génial sur les rout
es du Tour de France, qu'il a couvert 27 fois pour L'Equipe de 1954 à 1982, ouvrant la voie à la littérature sportive du XXe siècle.

Prince du calembour, il reste pour beaucoup de « maîtres et maîtresses d'école » un exemple à montrer aux élèves. Le style Blondin est unique.
 

 
C. Mon avis sur l'essai
   

En achetant ce livre, je m'attendais à une banale biographie d'Antoine Blondin, mais Jean Cormier et Symbad de Lassus (petit-fils d'Antoine Blondin) ont eu une idée bien plus lumineuse pour faire transparaître la personnalité complexe d'Antoine Blondin : une série de témoignages de ses plus proches amis, parmi les plus célèbres Raymond Poulidor, Jean-Paul Belmondo ou encore Juliette Gréco.
Cette collection de témoignages, qu'ils soient de personnes du monde du sport (rugby et cyclisme) ou du journalisme ou ses amis de plume (comme Bernard Pivot ou Michel Déon (dernier Hussard encore en vie)), ont le mérite de faire transparaître avec beaucoup d'honnêteté toutes les facettes d'Antoine Blondin : écrivain de talent, jouant entre les calembours et les phrases incisives, mais aussi sa tendance à la dépression, son alcoolisme (qui aurait fait tout son talent d'écrivain selon certains) mais aussi le fêtard, et j'en passe.
De plus, comme un cadeau aux lecteurs, le livre contient également quelques extraits délectables de chroniques que Blondin a pu écrire sur le Tour de France. Un délice qui donne également envie de les lire en intégralité.
En somme, une collection de témoignages passionnants qui ont le mérite de ne pas dépeindre un Blondin 100% positif et immaculé mais parle sans retenue du revers de la médaille de ce si grand homme. À recommander aux amateurs d'Antoine Blondin. 
 
D. Quelques bons passages du roman
 
Voici vingt-cinq ans, Antoine Blondin, écrivain majuscule, plume transcendantale du Tour de France, buveur-buvard et fumeur invétéré, cassait sa pipe le 7 juin 1991, à 69 ans, dans son refuge de Saint-Germain-des-Prés, rue Mazarine. À sept bistrots de l'Académie Française qui n'a pas daigné le recevoir dans sa Docte maison dorée. Son jaune à lui était celui du maillot phare du Tour de France et la couleur du Pastis 51, qu'il buvait double en commandant un "102" dès lors qu'il descendait de la mythique voiture "101" du Tour de France, la voiture du journal L'Equipe, avec le robuste et respectueux Jean Farges au volant et, pour autres colocataires, les journalistes Pierre Charny, Michel Clare ou Jacques Augendre, toujours gaillard à 90 printemps et 55 Tours au compteur, lui sans avoir contracté la tendinite du leveur de coude !     (p. 9)
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(Sylviane, sa première femme) : C'était quelqu'un de secret, de dissimulé. Mystérieux...Il n'était pas menteur, mais avait du mal à dire la vérité. (p. 36)
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(Laurence, sa fille aînée) : Et puis, il y a ce que tu as écrit, toi. C'est longtemps après ta mort que j'ai lu pour la première fois Un singe en hiver. Dans ton œuvre, la frontière entre la fiction et la biographie est mince. C'était comme si j'avais reçu une émouvante lettre posthume, dans un style admirable.  (p. 44) 
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(Bernard Pivot) : J'ai lu ses chroniques, bien sûr, mais ce sont surtout ses romans qui m'intéressent. Car de quoi parlent-ils finalement ? Ils parlent des fêlures, des blessures, des manques, des rêves, de l'impossibilité de vivre avec soi-même et surtout l'impossibilité de vivre avec son temps. Ils parlent tant et si bien du chagrin d'exister, de la mélancolie de la vie, des habitudes, des petites choses que l'on fait sans y prêter beaucoup d'attention, que l'on pourrait se dire, de prime abord que Blondin, c'est sinistre, c'est épouvantable, qu'il est dans la morosité du début jusqu'à la fin. Eh bien, pas du tout ! Et c'est là que réside son génie ; il parle de cette mélancolie, de cet ennui, avec une sorte d'allégresse, une fausse nonchalance et un humour qui n'appartiennent qu'à lui. Et le contraste entre cet ennui dans la vie et son style - qui est un style qui fourmille de choses amusantes, décapants, inattendues, virevoltantes - est tout à fait extraordinaire. Tout ce qu'il écrit est empreint de charme, de grâce et de poésie. Son style est d'une élégance rare. Je le comparais volontiers à un exercice d'équilibriste. (p. 54)
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(Bernard Pivot) : Il oblige son lecteur à une attention et à une véritable patience. Mais quand on aime la littérature, quand on l'aime vraiment, on peut être qu'enchanté à la lecture de ses livres, et notamment les phrases stupéfiantes qu'il est capable d'écrire.  (p. 55)
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(Michel Clare) : Mais sa vraie passion, c'était le Tour de France. C'est sur cette épreuve qu'il a véritablement apporté quelque chose de nouveau tant dans le style que dans la manière d'appréhender une étape.   (p. 72)
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(Michel Clare) : Sauf que, contrairement, qui devions rester dans un certain carcan, lui avait une liberté absolue. Et c'est cette liberté qui rendait son travail d'autant plus que admirable car, en dépit de cela, il demeurait toujours très lié à l'actualité. Si sa chronique pouvait sembler s'éloigner de la course, ce n'était que pour mieux rebondir à la fin. Il avait une sensibilité qui lui permettrait de voir et sentir des choses qu'aucun de nous ne voyait. Il parlait des hommes, il parlait des fêtes, des faits marquants de la journée, n'hésitant pas à traiter des affaires sérieuses, mais toujours à sa manière. Il a ainsi fait un pastiche de Madame de Sévigné sur l'affaire des Poisons pour parler du dopage !  (p. 73)
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(Jacques Augendre) : J'ai d'abord été frappé par l'humilité de cet écrivain non-conformiste et impertinent dont chacun pouvait apprécier la disponibilité. Il ne faisait jamais l'étalage de sa culture, mais il nous fascinait par l'étendue de ses connaissances, quel que soit le sujet de la conversation. Il associait dans une pirouette le profane et le sacré, les grandes pensées philosophiques et les brèves de comptoir, Jacques Goddet et Saint-Simon, Marcel Proust et Raymond Poulidor, le Temps perdu et les Tours perdus. Romancier, chroniqueur, virtuose de l'écriture, champion de l'à-propos et de l'avant-propos, il avait rédigé une multitude d'introductions aux ouvrages les plus divers, ce qui lui permettait d'affirmer : "J'éprouve une certaine fierté, même si je ne suis pas fier de nature, de posséder un record original. Je suis le seul qui ait préfacé Goethe, Louison Bobet et Pierre Chany."  (p. 78)
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(Jacques Augendre) : Il existait une telle osmose entre Blondin et la course cycliste que le Tour de France semblait être complice de son humour : il lui fournissait en permanence la matière de ses facéties et de ses gags. Antoine était un noctambule. Il s'inventa deux surnoms : Monsieur Jadis et Gentleman-fermeur, parce qu'il mettait un point d'honneur à faire la fermeture des bars. Ses nuits étaient généralement courtes, il s'exposait, comme les coureurs, à de sévères défaillances pendant la journée. Avant de sombrer dans la torpeur, il se calait sur son siège et mettait ses lunettes noires qu'il appelait ses "lunettes de sommeil." (p. 79)
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(Jacques Augendre) : Antoine cultivait le paradoxe à longueur de journées.  Clown triste, optimiste anxieux, désinvolte et perfectionniste , partagé entre l'envie d'écrire et l'ennui d'écrire, il blaguait et buvait pour oublier ses angoisses  (p. 80)
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(Jean Hatzfeld) : Tour de France, Jeux Olympiques, le lecteur qui, le lendemain au bistrot, se ravissait de la magie des titres, de la drôlerie des calembours, de la beauté des métaphores, qui se délectait d'une fluidité malicieuse de la prose et de la précision des images, n'envisageait pas une seconde les vitupérations, menaces, supplications, altercations dans lesquelles avaient éclos ces tranches d'anthologie sportive.
Bon, mais que croire de ces souvenirs, souvent eux aussi enveloppés de limbes alcoolisés, dans une mémoire bousculée par l'effervescence de la course et les trépidations de la presse ? Qu'importe.        (pp. 92-93)
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(Raymond Poulidor) : Antoine Blondin et Raymond Poulidor ont donc le tour de France pour dénominateur commun. Raymond sans avoir porté le maillot de la couleur qui dopait Antoine...En fait, il a bâti sa légende en s'éreintant à courir après le Jaune, alors qu'Antoine s'est imprégné de la couleur ensoleillée pour, en faisant du surplace, inonder de bonheur ses lecteurs ! Deux destins à la fois dissemblables et finalement pas si éloignés que ça, unis par la route du Tour dont chacun, à sa manière, a été un Géant.          (p. 106)
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(Jean-Paul Belmondo) : Mais l'autre rencontre encore plus heureuse, alors que cela ne paraissait pas tellement évident, au départ, ce fuit celle de Michel Audiard avec Antoine Blondin. Le roman est sans doute celui dans lequel Antoine s'est le mieux mis en scène, si je puis dire, et Audiard s'en est merveilleusement imprégné. Antoine a un style d'écrivain d'une incomparable pureté mais, je ne suis pas sûr (qu'il me pardonne !) qu'il aurait su mettre son roman en dialogues aussi magistralement que ne l'a fait Audiard. Michel a certes "piqué" beaucoup de répliques dans le livre, mais il eut l'art de les sélectionner et de les faire vivre. (p. 140)
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dimanche 11 septembre 2016

Le monde est mon langage - Alain Mabanckou

 
Le monde est mon langage
 
Alain Mabanckou




Bonjour à toutes et à tous,
 
En ce beau dimanche, je publie pour vous mon sixième papier de cette rentrée littéraire. Cette fois-ci, je vous donne mon avis sur un livre que je ne pouvais pas manquer pour la simple et bonne raison qu'il s'agit du dernier essai de celui qui demeure mon écrivain préféré depuis de nombreuses années : M. Alain Mabanckou.
 
Dans cet essai, Alain Mabanckou revalorise une fois de plus sa condition d'"écrivain migrateur" en nous emmenant dans un tour du monde des littératures et des considérations sur l'écriture et la langue française, tour du monde tout simplement passionnant.

A. Caractéristiques de l'essai

Titre =  Le monde est mon langage
Auteur = Alain Mabanckou
Edition - Collection = Editions Grasset
Date de première parution = 2016
Nombre de pages =  304 pages


Note pour le roman = 17/20

 
B. Description de l'œuvre (Quatrième de couverture)
   
Le monde est mon langage est le tour du monde de la pensée et des émotions telles que la langue française les véhicule, par les gens les plus divers, célèbres ou inconnus, adolescents ou vieillards, haïtiens ou français.
Alain Mabanckou les a rencontrés et nous les raconte, en une suite de portraits admiratifs et aimants. J.M.G. Le Clézio, un inconnu de La Nouvelle-Orléans, Sony Labou Tansi qui, au Congo, écrivait dans des cahiers à spirale devant deux posters du Che Guevara, bien d'autres encore.
Ils ont ces mots en partage et ils les partagent. Leur langage est notre monde.
 
C. Mon avis sur l'essai
   
Après deux romans à l'écriture quelque peu conventionnelle et peut-être quelque peu aseptisée, nous retrouvons le Alain Mabanckou des origines qui nous livre, via ce tour du monde, une vision enjouée et passionnante de la littérature et ce, avec l'écriture légère, fluide et relâchée qui le caractérise.
De plus, ce tour du monde de la littérature et du langage est tout simplement passionnant, car il nous amène non seulement à la rencontre d'écrivains connus de tous (comme Le Clézio, Laferrière ou Douglas Kennedy...) mais aussi d'anonymes et nous permet également de découvrir des écrivains (pour la plupart africains) plutôt inconnus du grand public francophone par rapport auxquels Alain Mabanckou à l'art d'éveiller notre curiosité, notamment de par l'analyse de leurs œuvres majeures et de leurs préoccupations, relativement proches des nôtres. Ces écrivains s'appellent notamment Henri Lopes, Gary Victor, Aminata Sow Fall (peut-être plus connue des initiés) ou encore Bessora.
Bref, un tour du monde absolument passionnant des littératures et des considérations sur le langage qui nous amène à penser que ces deux dimensions sont tout simplement universelles.
Un essai à recommander absolument aux amateurs non seulement d'Alain Mabanckou mais aussi aux amoureux de la littérature-(monde) et de la langue française, ainsi qu'à ceux qui sont toujours avides de nouvelles connaissances et de connaître de nouveaux auteurs.
 
D. Quelques bons passages du roman
 
J'ai choisi depuis longtemps de ne pas m'enfermer, de ne pas considérer les choses de manière figée, mais de prêter plutôt l'oreille à la rumeur du monde. (p. 11)
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Le monde est ainsi mon langage. Ce monde, je l'ai découvert par le biais de la langue français grâce à ceux qui la magnifient, quels que soient leurs origines, leur patrie, leur accent ou leur accoutrement. Il m'est arrivé de connaître personnellement ces "ambassadeurs" en dehors de leurs œuvres ou, pour certains, de ne les aborder qu'à travers celles-ci avant qu'ils ne deviennent enfin des confidents, des compagnons, des guides, des amis, des collègues ou des créateurs pour qui mon estime n'aura plus de limites. Et même s'ils parlent ou créent dans une langue différente de la mienne, un jour ou l'autre ils sont tombés amoureux de celle que j'utilise comme écrivain, et cela a suffi pour que naisse entre nous un véritable lien de parenté... (p. 12)
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Nous sommes, hélas, persuadés que le langage humain est au-dessus de tout, que c'est le seul et unique moyen qui permet de percer les mystères de l'univers...  (p. 22) 
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Le présent se voit et se vit, le passé on le creuse dans le dessein de colmater les brèches, d'amoindrir les failles du présent. (p. 26)
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Le petit Niçois comprend déjà que le monde ne pourrait être défini par une seule pensée, que toutes les cosmogonies doivent être convoquées. Que chaque langue picore sans cesse quelque chose dans une autre. Que ce que telle langue ne peut définir, un autre pourrait l'exprimer avec justesse sans l'appui exagéré des adverbes ou des superlatifs. (p. 27)
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Avec Le Clézio nous sommes en présence d'une littérature dont l'engagement n'est pas le résultat d'une mode, d'un courant, mais le reflet d'une pensée. De son point de vue, la langue française devrait être perçue dans ses ramifications à travers le monde afin de conforter les cultures et, au-delà, les identités ayant pour dénominateur commun la mobilité. Si nous avions exactement le lieu de notre naissance, cela ne suffit pas à nous définir. Surtout lorsque la situation est aussi complexe que la sienne.      (p. 31)
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En vagabondant, en entrant dans les autres univers par le truchement de la confrontation, l'écrivain réinvente le monde. Qu'est-ce qui fonde et nourrit une littérature si ce n'est l'expérience née de la multiplication des rencontres ? Un écrivain libre est celui qui refuse une carte d'identité ou celui qui les accumule dans la mesure où elles nourrissent son univers. (p. 32)
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(Parlant d'Edouard Glissant) : Il nous alerte contre le danger de se raccrocher à sa culture atavique, à une seule langue, à cette racine unique que nous recevons et qui nous empêche d'explorer les "cultures composites" : "La racine unique est celle qui tue autour d'elle alors que le rhizome est la racine qui s'étend à la rencontre d'autres racines", précisera-t-il dans son Introduction à une poétique du Divers" (1996).   (p. 60)
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La créolité constatait l'état de la rencontre dans une espace insulaire de gens venus d'horizons divers avec leurs éléments culturels qui, en s'entrecroisant, créent une culture prompte à donner une "réponse" à l'esclavage, à la domination coloniale et au système colonial de l' "assimilation" qui imposait aux indigènes de délaisser leur propre culture pour celle de l'Occident.  (p. 61)
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(Phrase de Dany Laferrière) : L'écrivain est quelqu'un qui se délimite un espace très étroit et qui fouille pour aller jusqu'au fond de la terre. Le lecteur ou l'érudit est quelqu'un qui veut un espace plus horizontal, qu'il peut élargir le plus vastement possible. L'écrivain va le plus profondément sur l'espace le plus limité. Cet espace, pour moi, c'est l'ensemble de mes romans. J'estime ainsi avoir délimité mon territoire, et là, je l'arpente, j'essaie de l'habiter. Du coup, je réécris beaucoup de mes livres sous diverses formes. Les réécritures, contrairement à ce qu'on pense, ne sont pas soi simples. Il ne s'agit pas d'ajouter des mots, encore moins des phrases dans le but de gonfler un peu l'affaire. Il me faut un trou, et c'est dans celui-ci que je m'insère. Chaque réécriture a un sens, une justification. (p. 79)
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Et même là encore, je me demande si cette mauvaise ou bonne littérature n'est pas liée simplement à des sensibilités. On peut aimer un livre parce qu'il nous est inférieur. Il nous donne alors la possibilité de croire que nous pouvons faire quelque chose de mieux. La question de bonne ou mauvaise littérature est aussi typée que les autres questions. Pour aimer globalement, il faut avoir établi des canons. Ceux-ci sont liés aux intérêts, aux sensibilités, aux groupes déterminés à l'Histoire...Or pour exporter les livres il faut deux choses : la puissance et l'argent. [...] La question de la bonne ou mauvaise littérature est donc elle-même questionnable, sinon il y aurait pas d'élan patriotique. Les gens sont capables d'aimer quelque chose de mauvais juste parce que ça remplit leur espace sensible  (pp. 82-83) 
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Il n'y a rien de plus pénible qu'un auteur en herbe : c'est un lecteur perdu. Il deviendra d'ailleurs plus tard le rival absolu. (p. 83)
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Le lectorat ? Il n'y a pas de grands écrivains sans lecteurs. L'écrivain quel qu'il soit douterait s'il n'avait pas de lecteurs, sauf des fous furieux comme Kafka. Il faut l'écho, l'écriture est un métier qui joue sur les nerfs. Et si deux ou trois personnes les perdent, ce n'est pas grave. (p. 84)
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Un roman se passant en Afrique peut-il gommer  ou mettre en arrière-plan les Africains ? Ceux-ci, d'après [Chinua] Achebe, n'étaient qu'une "matière", des objets d'une analyse que Conrad avait décidé de faire du continent noir. À la rigueur, insinuait l'auteur nigérian, ce qui importait pour Conrad, c'était la remontée du mythique fleuve Congo par son personnage principal mandaté par les Belges. Il n'y avait donc pas une vraie introspection, encore moins un regard intérieur qui aurait pu aider à saisir "l'âme" de ces populations africain puisque l'auteur anglais présentait l'Afrique comme un "autre monde", un monde de la bestialité, "l'antithèse de l'Europe, par conséquent de la civilisation".     (p. 93)
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Permets-moi ici une petite parenthèse juste pour souligner comment les écrivains, comme la plupart des créateurs ne sont toujours pas sur la même longueur d'ondes. Cette polémique qui a souvent opposé le roman arabophones au roman francophones dans la littérature maghrébine révèle, cher Lounès, l'étendue de la délicate question de la langue d'écriture, et cela prend inéluctablement une tournure idéologique ou politique. Un auteur du monde arable originaire d'un pays colonisé par la France doit-il nécessairement écrire en arabe et abandonner le français que certains taxent encore de "langue du colonisateur" ? (p. 118)
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Un écrivain ne doit pas chercher à comprendre pourquoi il écrit, comme s'il cherchait des excuses pour se faire pardonner les audaces de sa vision du monde. T'es-tu par exemple demandé pourquoi tu marches ? Et lorsque tu marches contrôles-tu tes pas ? L'écriture est une marche, sauf qu'on a une multitude de jambes, et on ne sait jamais à quelle destination on arrivera... 
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(Eduardo Manet) : Mon ami Andreï Makine me dit souvent qu'on appartient à la langue dans laquelle on écrit. Je suis français quand j'écris en français. J'ai même écrit quelques poèmes en anglais et je commence à tourner des films en espagnol. Je suis un mélange, et c'est cela qui me plaît beaucoup. Disons que je suis un Franco-Cubain avec quelque chose de basque...  (p. 160) 
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(Suzanne Kala-Lobè) : Mais vous les écrivains, vous pensez que le monde est forcément peuplé de personnages de roman et que la vraie vie c'est celle que vous imaginez, pas celle que nous vivons ! Pourquoi ne vivez-vous pas dans vos romans avec vos personnages au lieu de nous polluer la vie, nous qui la vivons de façon simple et pragmatique, hein ?  (p. 178)
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Douglas a horreur qu'on s'adresse à lui en anglais dans un pays où le français est présent. Ce ne sont pas tant les Marocains qui se risquent à l'aborder en anglais, mais quelques lecteurs qui le reconnaissent et pensent ainsi, sans doute de bonne foi, lui faire plaisir. Or, cela le met hors de lui. Comme si le fait de perdre la moindre occasion d'échanger en français ruinait les années qu'il avait consacrées à apprendre cette langue... (p. 195)
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(Douglas Kennedy) : Au fond, les écrivains sont les plus grands ambassadeurs de la langue. Oui, ce sont eux qui expriment sa beauté, ses nuances, sa poésie et son charme. J'ai été émerveillé par Madame Bovary qui incarne, pour moi, la naissance du roman moderne puisqu'il traite en réalité de l'aspect le plus désespéré de notre condition humaine : l'ennui. Je me souviens aussi d'avoir été fasciné à la fac par la lecture de L'âge de raison de Sartre. J'adore Simenon et, parmi les auteurs français contemporains, j'ai une affection particulière pour Philippe Claudel et Jean Echenoz...     (p. 198)
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Je lui fis comprendre que la littérature n'avait pas à attendre que nous reconnaissions son existence à travers les actions, les bons sentiments ou la dévotion des auteurs pour une cause, fût-elle la plus noble du monde. Il fut choqué lorsque j'avançais qu'il y avait dans l'histoire des Belles-Lettres des "salauds", des ingrats ou des misanthropes qui étaient néanmoins des génies littéraires. (p. 208)
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Tout oppose donc [Mongo] Beti à [Camara] Laye, tant dans leur parcours respectif que dans leur vision de la littérature. Beti "pense" la littérature et lui affecte une fonction précise : la libération des peuples africains des chaînes de la domination coloniale. Laye, à l'opposé, "vit" la littérature comme un moyen de capter l'individu, la famille, et il cultive par conséquent l'émotion et refuse que son "je" soit collectif, abstrait et moralisateur. (p. 239)
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Le verdict du lecteur est souvent aussi impénétrable que les voies du Seigneur. (p. 240)
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Il faut en effet se souvenir que dans les années 1960, malgré l'euphorie et les espérances des peuples africains enfin libérés du joug colonial, l'Afrique devint le théâtre d'une vague de dictatures marquées par la présence de monarques qui, le plus souvent étaient arrivés au pouvoir à l'occasion de coups d'État.
Une littérature des "dictatures" allait voir le jour vers la fin de la décennie, notamment avec Les soleils des Indépendances (1968) d'Ahmadou Kourouma, puis plus tard avec La vie et demie de Sony Labou Tansi, Les crapauds-brousse de Tierno Monénembo (1979) ou encore, mais un peu plus tard, Le temps de Tamango de Boubacar Boris Diop (1981).   (p. 12)
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Nous revoir ? Nous savons tous les deux que c'est une formule de politesse car le moyen le plus rapide pour revoir un écrivain, c'est de se replonger dans son imaginaire...  (p. 271) 
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Cette âme m'apprenait ainsi qu'un livre n'est jamais terminé, que l'auteur nourrira à l'infini des regrets même après le point final. (p. 286)
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J'ai longtemps cru que le français était une langue de l'emportement, de l'irascibilité, et surtout celle de ceux qui voulaient à tout prix avoir raison.   (p. 292)
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La première puissance du monde demeure encore fragile lorsque ses fondations sont remuées par la question de la race et que le rêve américain se transforme tout d'un coup en une chimère apocalyptique  (p. 311)
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