dimanche 24 avril 2016

Exercices de survie - Jorge Semprun


 Exercices de survie
 
 Jorge Semprun

 
 
 
Bonjour à toutes et à tous.

Aujourd'hui, mon billet portera sur un nouveau petit récit inachevé, écrit par un auteur franco-espagnol dont la vie fut synonyme de résistance, car il dut résister à la fois au nazisme et au camp de Buchenwald, expérience dont il a retiré la majeure partie de son œuvre romanesque (L’Ecriture ou la vie, Le grand voyage ou encore Le mort qu’il faut), mais aussi résistance au régime franquiste, étant donné qu’il faisait partie du parti communiste espagnol (PCE). Cette vie de résistance et de cavale perpétuelle est racontée dans ce petit livre, intitulé Exercices de survie, écrit inachevé publié à titre posthume du grand écrivain Jorge Semprun.


A. Caractéristiques du roman


Titre =  Exercices de survie

Auteur =  Jorge Semprun

Edition - Collection = Editions Gallimard (Collection Blanche)

Date de première parution = 2012

Nombre de pages =  95 pages

Ma note pour le livre = 
14/20

 
B. Petit mot sur l'auteur (Babelio)

Jorge Semprun est un écrivain franco-espagnol, le 10 décembre 1923 à Madrid et décédé le 7 juin 2011 à Paris. L'essentiel de l'œuvre littéraire est rédigé en français.

 En 1937, pendant la guerre d'Espagne, sa famille s'exile en France. En 1941, il adhère à l'organisation communiste de la Résistance des Francs Tireurs et Partisans. En 1942, il entre au Parti communiste espagnol.
 
 
En 1943, il est arrêté par la Gestapo et envoyé au camp de concentration de Buchenwald. Il rentre à Paris en 1945. Jusqu'en 1952, il sera traducteur auprès de l'Unesco. De 1957 à 1962, il anime le travail clandestin du parti communiste dans l'Espagne de Franco sous le pseudonyme de Frederico Sanchez. En 1964, il est exclu du parti communiste en raison de divergences sur la ligne du parti.
 
 
Il se consacre alors à son travail d'écrivain et de scénariste. En 1969, il reçoit le prix Fémina pour "La deuxième mort de Ramon Mercader".

 De 1988 à 1991, il est Ministre de la culture du Gouvernement espagnol. En 1994, il reçoit le Prix de la Paix des Editeurs et Libraires allemands. Le Prix Fémina Vacaresco 1994 et le Prix Littéraire des Droits de l'Homme 1995 lui ont été décernés pour "L'écriture ou la vie". Il est élu à l'Académie Goncourt en 1996 en remplacement d'Hervé Bazin, décédé la même année. 
 
 
Il décède le 7 juin 2011 à l'âge de 87 ans.

 L'œuvre romanesque de Jorge Semprun se répartit autour de quelques thèmes et des grands événements qui ont émaillé son existence. Beaucoup de ses ouvrages éminemment autobiographiques sont des témoignages, des réflexions sur la terrible expérience qu'il a vécue dans les locaux de la Gestapo à Paris, puis dans le camp de Buchenwald et sa difficile réadaptation.

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C. Description de l'œuvre (Quatrième de couverture)

«J’étais dans la pénombre lambrissée, discrètement propice, du bar du Lutetia, quasiment désert. Mais ce n’était pas l’heure ; je veux dire, l’heure d’y être en foule, l’heure d’y être attendu ou d’y attendre quelqu’un. D’ailleurs, je n’attendais personne. J’y étais entré pour évoquer à l’aise quelques fantômes du passé. Dont le mien, probablement : jeune fantôme disponible du vieil écrivain que j’étais devenu. J’avais tout juste le désir d’éprouver mon existence, de la mettre à l’épreuve.»

Nous sommes en 2005, Jorge Semprun se confronte à son passé et relate, comme il ne l’a encore jusque-là jamais fait, son expérience de la torture. Il nous offre un témoignage sans pathos, récit à la fois poignant et détaché, d’où se dégage une perception philosophique prégnante. Un nouvel éclairage saisissant de ce que fut ce singulier penseur.

 

D. Mon avis sur le roman


Jorge Semprun nous livre un récit autobiographique qui peut être résumé en un seul terme qui a jalonné toute sa vie : RESISTANCE.
 
Il nous raconte, sans s'apitoyer sur son sort et avec un verbe précis, plusieurs moments de sa vie où il a dû résister aux différents pouvoirs dictatoriaux : tout d'abord la résistance aux nazis pendant la guerre 40-45 qui lui a valu un séjour au camp de Buchenwald entre 1943 et 1945. S'ensuit la résistance face au régime franquiste, en tant que membre du parti communiste espagnol. Il nous livre également sa vision de la torture, que lui ont notamment infligé les nazis.
 
Dans la "dernière partie du récit", Jorge Semprun revient sur la libération du camp de Buchenwald, mais nous n'en saurons pas plus, car la maladie a emporté l'auteur avant qu'il n'écrive la suite.
 
Ce récit, écrit avec une grande efficacité, nous décoche en plein cœur, toutes les sensations que l'auteur a pu ressentir lors de ses actes de résistance, sans pour autant tomber dans le larmoyant ou l'immodestie, ce qui fait de Jorge Semprun un grand auteur et un grand homme.
 
En résumé, un témoignage magnifiquement écrit et très efficace qui apporte sa pierre à l'édifice des textes sur les différentes formes de Résistance, qu'elle soit face au nazisme ou au franquisme.

 
E. Quelques bons passages du roman

* Plus tard, à Auxerre, dans la ville de la Gestapo, mots et choses devinrent plus concrets. J'apprends très vite à distinguer la réalité matérielle des différentes sortes de matraque. La douleur qu'elles provoquaient était, en effet, bien différenciée, singulière. C'est à l'aune de chaque douleur que je pouvais établir, sans hésiter, à quel genre j'avais affaire.  (p. 33)
 

* Nul ne peut prévoir ni se prémunir contre une possible révolte de son corps sous la torture, exigeant benoîtement - bestialement - de votre âme, de votre volonté, de votre idéal du Moi, une capitulation sans conditions : honteuse mais humaine, trop humaine.
- Ce qui est inhumain alors, surhumain, en tout cas, c'est d'imposer à son corps une résistance sans fin à l'infinie souffrance. D'imposer à son corps, qui n'aspire qu'à la vie, même dévalorisée, misérable, même traversée de souvenirs humiliants, la perspective lisse et glaciale de la mort.
La résistance à la torture, même si elle défaite en fin de compte - et quel qu'en soit le compte : en heures, en jours, en semaines - est toute entière pétrie d'une volonté inhumaine, surhumaine, plutôt, de dépassement, de transcendance. Pour qu'elle ait un sens, une fécondité, il faut postuler, dans la solitude abominable du supplice, un au-delà de l'idéal du Nous, une histoire commune à prolonger, à reconstruire, à inventer sans cesse. (p. 34)

 
* Nous allons survivre, disait Frager, certains d'entre nous, en tout cas, vont survivre. Nous allons devenir, les survivants vont devenir de vieux messieurs décorés, chenus, en plus ou moins mauvaise santé, respectables néanmoins. Nous allons faire partie de clubs ou d'associations diverses, présider peut-être des conseils d'administration, toucher des jetons de présence [...] nous serons des notables si nous sommes survivants : des nantis, c'est quasiment inévitable...  Mais n'importe où, n'importe quand, à n'importe quelle occasion [...] certains d'entre nous se retrouveront soudain autour d'une table pour un instant de vraie mémoire, de vrai partage, même si la vie, le politique, l'histoire nous auront séparés, même si elles nous opposent, et nous pourrons alors constater , avec une sorte d'allègre effroi, d'étrange jubilation, que nous possédons tous quelque chose en commun, un bien qui nous est exclusif, comme un obscur et rayonnant secret de jeunesse ou de famille, mais qui par ailleurs nous singularise, qui nous retranche sur ce point précis de la communauté des mortels, du commun des mortels : le souvenir de la torture. (pp. 45-46)

 
* Il serait absurde, même néfaste pour une juste conception de l'humanisme possible de l'homme, de considérer la résistance à la torture comme un critère moral absolu. Un homme n'est pas véritablement humain seulement parce qu'il a résisté à la torture ce serait là une règle extrêmement réductrice. Les valeurs et les vertus proprement humaines [...] ne peuvent se concevoir ni se mesurer uniquement à l'aune de la capacité de résistance à la torture. (p. 48)

 
* L'expérience de la torture n'est donc pas un Erlebnis égotiste ou narcissique, quelle que soit la dose d'individualité, de singularité, qu'elle comporte forcément.  Quelle que soit même la part de l'incommunicable, touchant la honte ou la fierté intime.  C'est une expérience de solidarité autant que de solitude. Une expérience de fraternité, il n'y a pas de mot plus approprié.  (p. 51)

 * La victime, tout au contraire, et non seulement si elle survit à la torture, même au cours de celle-ci, dans tous les interstices de répit bienvenu, quoiqu'éphémère, la victime arc-boutée sur son silence voit se multiplier ses liens au monde, voit s'enraciner, se ramifier, proliférer, les raisons de son être-chez-soi dans le monde.  (p. 58)
 
 
C'est sous la République, avant la guerre civile, au milieu des années 30, donc, que ce nouveau quartier administratif avait été construit. Il n'y avait pas encore, bien sûr, la statue du général Franco : ni équestre, ni pédestre. Il aura fallu plusieurs centaines de milliers de morts pour que Franco ait des statues et des arcs de triomphe qui lui soient consacrés un peu partout en Espagne.  (p. 64)
 
 
C'est une histoire qui ne peut plus intéresser personne. Intéresser vraiment, je veux dire, jusqu'à passionner, indigner, mettre en question des certitudes ou des routines de pensée. Tout ce qui concerne le communisme et les partis communistes dans le monde, c'est de la préhistoire. (p. 67)
 
 
* J'avais gardé cette habitude de la clandestinité : toujours surveiller mon alentour; toujours un œil sur mes voisins, leurs mouvements, leur allure. Tant d'années plus tard, même dans une ambassade, même protégé par un garde du corps, même longtemps après la mort de Franco [...] j'avais gardé cette habitude, sorte de réflexe conditionné, malgré la disparition des conditions qui en avaient favorisé l'apparition.  (p. 77)