mercredi 16 mars 2016

Retour à Yvetot - Annie Ernaux



Petite page régionaliste
 
Retour à Yvetot d'Annie Ernaux
 
 
 
Bonsoir à toutes et à tous.

Pour ma chronique de ce soir, je vais vous parler d'un petit livre qui est, en fait, le compte-rendu d'une rencontre d'Annie Ernaux avec ses lecteurs dans la ville de Normandie qui l'a vue grandir, Yvetot. Annie Ernaux, qui raconte ses souvenirs d'enfance dans ses livres, n'était jamais revenue à Yvetot en tant qu'auteure, mais en tant que membre de la famille d'un autre Normand, en tant que femme. 
 

A. Caractéristiques du roman
 
Titre =  Retour à Yvetot
 
Auteur =  Annie Ernaux
 
Edition - Collection = Editions du Mauconduit
 
Date de première parution = 2013
 
Nombre de pages =  69 pages

Ma note pour le livre =  14/20
 
 
B. Petit mot sur l'auteur  (Babelio)
 
Annie Ernaux est né(e) à Lillebonne, en Seine-Maritime, en région Normandie en 1940. Elle est agrégée et professeur de lettres modernes maintenant à la retraite, Annie Ernaux a passé son enfance et sa jeunesse à Yvetot, en Normandie.

Elle est née dans un milieu social plutôt modeste : ses parents étaient d’abord ouvriers, ensuite petits commerçants. Contrairement à ses parents, Annie Ernaux allait régulièrement à l’école et apprenait bien. Elle a fait ses études à l’université de Rouen.

Elle est successivement devenue institutrice, professeure certifiée puis agrégée de lettres modernes. Elle a enseigné au début des années 70 au collège d’Evire à Annecy.

En 1984 elle a obtenu le prix Renaudot pour un de ses ouvrages à caractère autobiographique, "La Place".

Très tôt dans sa carrière littéraire, Annie Ernaux a renoncé à la fiction pour revenir inlassablement sur le matériau autobiographique constitué par son enfance dans le café-épicerie parental d’Yvetot.

À la croisée de l’expérience historique et de l’expérience individuelle, son écriture, dépouillée de toute fioriture stylistique, dissèque l’ascension sociale de ses parents (la Place, la Honte), son adolescence (Ce qu’ils disent ou rien), son mariage (la Femme gelée), son avortement (l’Événement), la maladie d’Alzheimer de sa mère (Je ne suis pas sortie de ma nuit), puis la mort de sa mère (Une femme), son cancer du sein (l’Usage de la photo).

Elle écrit sur (mais non pas dans) la langue de ce monde ouvrier et paysan normand qui a été le sien jusqu’à l’âge de dix-huit ans, âge auquel elle a commencé, à son tour, à s’élever socialement.

 
 
C. Description de l'œuvre
 
« Depuis la parution de mon premier livre, Les armoires vides, il y aura bientôt 40 ans, je suis allée rencontrer des lecteurs dans beaucoup de villes, en France et dans le monde. Jamais à Yvetot, malgré l’invitation qui m’en avait été faite à plusieurs reprises. »

Pour la première fois, le 13 octobre 2012, à la demande de la municipalité, Annie Ernaux accepte de rencontrer les habitants de la petite ville cauchoise où elle a passé son enfance et sa jeunesse. Le texte de cette conférence inédite est accompagné d’un cahier de photos personnelles avec, en guise de légendes, des extraits de ses livres publiés chez Gallimard.

«
Comme ne l’est aucune autre ville pour moi, (Yvetot) est le lieu de ma mémoire la plus essentielle, celle de mes années d’enfance et de formation, cette mémoire-là est liée à ce que j’écris, de façon consubstantielle. Je peux même dire : indélébile. »


D. Mon avis sur le livre
  
J'ai lu ce livre, car je suis d'origine normande par ma mère et Yvetot fait partie des mes villes de cœur. Alors quand j'ai vu qu'Annie Ernaux parlait de cette ville dans ses romans, j'ai tout de suite voulu faire un essai. Après une première tentative avortée avec Les Armoires Vides que je n'ai pas pu terminer, j'ai retrouvé ce petit livre dans ma bibliothèque et me suis mis à le dévorer. 
 
Cette entrevue est tout simplement géniale et permet d'éclaircir le rapport si compliqué qu'Annie Ernaux entretient avec la ville d'Yvetot, ville de ses "humiliations", mais aussi cadre de la majeure partie de ses romans comme Les années, La Place ou La Honte. J'ai pu ainsi en apprendre plus sur les tenants et les aboutissants de son œuvre, sur son écriture et surtout sur ce que fut la ville d'Yvetot du temps de l'auteur, si différente de ce qu'elle est aujourd'hui.
 
Un petit livre très sympa, en somme, que je recommande à ceux qui aiment les romans d'Annie Ernaux et à ceux qui aiment la Normandie comme je l'aime.
 
 
E. Quelques phrases marquantes du livre
 
* C'est avec une grande satisfaction que nous saluons la parution de cet ouvrage, transcription d'une conférence donnée le 13 octobre 2012, à Yvetot, par Annie Ernaux. Satisfaction de pouvoir inscrire ainsi, de manière durable, dans la mémoire locale cet évènement culturel majeur que fut pour nous le premier retour officiel d'Annie Ernaux sur les lieux de son enfance. (Avant-propos, p. 7)
 
* Depuis la parution de mon premier livre, Les Armoires vides, il y aura bientôt quarante ans, je suis allée rencontrer des lecteurs dans beaucoup de villes, en France et dans le monde. Jamais à Yvetot, malgré l'invitation qui m'en avait été faite à plusieurs reprises.
   Alors, j'imagine sans peine que les habitants d'Yvetot et de la région ont pu voir là une marque de dédain, de ressentiment tenace, et que, peut-être, ils en ont conçu un sentiment d'injustice. Après tout, je me suis "servie" d'Yvetot, des lieux, des gens que j'ai connus, j'ai pris beaucoup à Yvetot où j'ai passé mon enfance, ma prime jeunesse, et, d'une certaine façon, je me suis refusée à lui rendre quoi que ce soit (p. 9)
 
* Je pourrais dire que, sous un certain point de vue, intime et profond, Yvetot est la seule ville au monde où je ne pouvais pas aller. Pourquoi ? Simplement parce qu'elle est, comme ne l'est aucune autre ville, pour moi, le lieu de ma mémoire la plus essentielle, celle des mes années d'enfance et de ma formation, que cette mémoire-là est liée à ce que j'écris de façon consubstantielle. Je peux même dire : indélébile. En acceptant, cette fois, l'invitation de la municipalité, j'ai accepté en même temps de m'expliquer devant le public le plus concerné qui soit, celui des habitants d'Yvetot, et choisi d'évoquer ce lien qui unit ma mémoire de la ville et mon écriture (p. 11)
 
* Dans les rapides passages que je fais depuis trente ans à Yvetot, je constate des changements, des destructions. Certaines disparitions, déjà anciennes, m'ont affligée, comme celle de la Halle aux Grains, qui abritait la célèbre salle aux Poteaux et le vieux cinéma Leroy. De retour à la maison, je ne souviens absolument jamais de la ville que je viens de voir, de la ville telle qu'elle est aujourd'hui, avec ses nouveaux magasins, ses nouvelles constructions. La ville réelle s'efface, ne s'imprime jamais en moi, je l'oublie quasi instantanément. (p. 11)
 
* Il est évident que, née pendant la Seconde Guerre Mondiale, arrivée à Yvetot à l'automne 1945, y ayant passé une bonne partie de ce qu'on appelle les Trente Glorieuses, c'est-à-dire, de ces années d'élévation du niveau de vie, d'espérance d'une existence annoncée comme meilleure, ma mémoire de la ville est fortement marquée par l'Histoire.  (p. 12)
 
* Bien avant que le terme de "quartiers" ne devienne, dans la bouche des commentateurs politiques et médiatiques, synonyme de zones à la fois pauvres et dangereuses, évoquer "un quartier" dans mon enfance, c'était opposer celui-ci au centre-ville... [...] C'étaient des quartiers dont on ne nommait pas les rues, lesquelles étaient souvent d'ailleurs, des voies anonymes, comme hors ville. Le temps écoulé depuis tant d'années, les transformations qu'ils ont subies, m'autorisent à les citer : le quartier Réfigny, de la Brême, du Champ de Courses, et bien sûr le Quartier du Fay. D'une manière générale, on se définissait par rapport au centre-ville  (pp. 15-16) 
 
* Ce milieu scolaire, antagonique du milieu familial, a été ouverture au savoir, à la pensée arbitraire, au langage écrit. Il a été élargissement du monde. Il m'a donné le pouvoir de nommer les choses avec précision, de perdre ce qu'il me restait de patois - couramment parlé en milieu populaire - dans mon langage, d'écrire le "bon" français, le français légitime. (p. 20)
 
* Il y a deux sortes de commerce en centre-ville qui sont pour moi des souvenirs de désir et de plaisir, les pâtisseries, et, au moins autant, les librairies. Il y en avait deux, la librairie Bocquet et la librairie Delamare, avec son "passage" très fréquenté à cause de la télévision, grande nouveauté qu'on pouvait y regarder à l'abri de la pluie. (p. 24)

* Les livres ont donc constitué très tôt le territoire de mon imaginaire, de ma projection dans des histoires et des mondes que je ne connaissais pas. Plus tard, j'y ai trouvé le mode d'emploi de la vie, un mode d'emploi auquel j'accordais beaucoup plus de confiance qu'au discours scolaire ou au discours de mes parents. J'étais encline à penser que la réalité et la vérité se trouvaient dans les livres, dans la littérature (p. 26)
 
Et bien d'autres phrases encore, notamment sur l'écriture et sur ses œuvres !