vendredi 11 mars 2016

Chanvre et lierre de Charline Lambert



Livres acquis au Salon du Livre de Bruxelles III


 Chanvre et lierre de Charline Lambert
 
 
 
Bonjour à toutes et à tous.
 
Ma première chronique, aujourd'hui, portera sur un recueil de poésie d'une jeune poétesse qui fut, je ne vous le cache pas, mon amie à l'Université, Mlle Charline Lambert dont le premier recueil, Chanvre et Lierre, a déjà été honoré par le prix Georges Lockem en 2014, prestigieux prix de poésie en Belgique.

 

 
A. Caractéristiques du recueil
 
Titre =  Chanvre et lierre 
 
Auteur =  Charline Lambert
 
Edition - Collection = Editions Le Taillis Pré
 
Date de première parution =  2016
 
Nombre de pages =  56 pages

Ma note pour le livre =  16/20
 
 
B. Petit mot sur l'auteur
 
Née en 1989 à Rocourt (Liège), Charline Lambert vit actuellement en Belgique. Chanvre et lierre est son premier recueil poétique. 
 
 
C. Mon avis sur le recueil
 

Charline Lambert, dans ce recueil poétique, nous plonge dans l'univers de l'Odyssée où l'on retrouve les personnages d'Ulysse, Pénélope, Circé et les Sirènes.
Dans un style complexe mais facilement lisible, l'auteur nous fait vivre le sentiment intérieur du héros, envahi par le désir, mais tout entier plongé dans son for intérieur, car une obstruction auditive le rend sourd, son souffle est court, et il n'a plus de voix, au point d'être muet, ce qui lui permet une introspection encore plus profonde. On a l'impression qu'il est sourd pour son bien, car le bruit et la voix sont symbolisés par les personnages qui symbolisent eux-mêmes la souffrance, à savoir Circé et les Sirènes qui chantent et crient. Mais une voix crie également à l'intérieur de lui-même.

Un autre élément est le fait qu'Ulysse est sans cesse au bord d'un gouffre, qui symbolise le fait de céder à la passion, comme le vrai Ulysse qui est attaché au mât de son bateau pour ne pas céder aux sirènes, mais des liens invisibles ainsi le maintiennent dans le "droit chemin", tandis que Pénélope a les mêmes liens pour avoir les mêmes souffrances que son aimé, même si elle n'est pas soumis à la même tentation.

Une virée poétique tout en délicatesse et en souffrance dont le lecteur dont dénouer les fils avec dextérité.




 

Mort d'un homme heureux de Giorgio Fontana



Livres acquis au Salon du Livre de Bruxelles II

 
Mort d'un homme heureux de Giorgio Fontana
 
 
 
Bonjour à toutes et à tous.
 
Aujourd'hui, deux chroniques pour le prix d'une.


Ma première chronique, aujourd'hui, portera un roman d'un jeune auteur italien d'une trentaine d'années, paru en 2014 en Italie et qui a obtenu un des prix littéraires populaires les plus importants d'Italie, le Premio Campiello, et dont la traduction en français est paru aux Editions du Seuil en février dernier. 
Ce roman, intitulé, Mort d'un homme heureux, détient deux histoires en une : la première (la principale) est l'histoire du substitut du procureur Giacomo Colnaghi, fervent catholique, qui doit enquêter sur l'assassinat d'un certain Aldo Vassani, un grand médecin, appartenant à un parti politique nommé Démocratie chrétienne. Cet assassinat est lié aux Brigades Rouges, groupe de jeunes communistes qui tuaient des "bourgeois" au nom de leur idéal. Vassani est loin d'être leur première victime. Cette histoire se déroule en 1981, à une époque que les historiens surnomment "Les années de plomb". On voit alors Giacomo partagé entre son enquête, ses interrogations sur les deux grands courants de pensée de cette Italie meurtrie, le catholicisme et le communisme (même s'il y a aussi les néo-fascistes, moins présents dans le roman) et surtout ses interrogations sur sa vie de famille, sur sa femme Mirella, ses deux fils Daniele et Giovanni.
 
La seconde histoire, qui s'imbrique dans la première est celle du père de Giacomo, Ernesto Colnaghi, ouvrier dans une usine pendant la Seconde Guerre Mondiale, qui, peu à peu, va s'embrigader auprès des communistes et va chercher à nuire aux nazis et aux fascistes de Mussolini avec notamment des grèves ou l'incendie de tickets de rationnement qui affamaient les paysans italiens. Mais le destin va vite le rattraper...

 

 

A. Caractéristiques du roman
 
Titre =  Mort d'un homme heureux (Morte d'un uomo felice en langue originale)
 
Auteur =  Giorgio Fontana
 
Edition - Collection = Editions du Seuil (pour la traduction française)
 
Date de première parution = 2014 en Italie et 2016 en France
 
Nombre de pages =  299 pages

Ma note pour le livre =  17/20
 
 
B. Petit mot sur l'auteur
 
Giorgio Fontana est né en 1981 à Saronno en Lombardie. Il obtient un diplôme de philosophie à l'Université de Milan. Il vit et travaille désormais à Milan. Il écrit son premier roman, Buoni proposti per l'anno  nuovo (Bonnes propositions pour l'année nouvelle si l'on veut traduire le titre en français)en 2008.
 
Après quelques romans et quelques prix, il entame un diptyque sur la justice et la magistrature avec un premier roman intitulé Per legge superiore en 2011 qui sera son premier roman traduit en français sous le titre Que justice soit faite.
 
En 2014, il écrit le deuxième roman de ce diptyque intitulé Morte d'un uomo felice, traduit une nouvelle fois en français et paru sous le titre Mort d'un homme heureux, sorti en février 2016. Ce roman recevra le Premio Campiello, prix littéraire ultra-populaire en Italie (autant, je crois, que le Goncourt en France).

 
C. Description de l'œuvre sur Babelio
 
Milan, été 1981 : alors que les Années de plomb semblent ne jamais devoir finir, un magistrat hors du commun affronte une cellule dissidente des Brigades rouges, responsable de l’assassinat d’un membre important de la Démocratie chrétienne. Giacomo Colnaghi a moins de quarante ans, une carrière brillante et des origines sociales modestes. Soutenu par une foi puissante, nuancée par le doute et l’inquiétude qui l’animent depuis toujours, il ne se contente pas de chercher les responsables ; il sonde aussi bien la douleur des parents de la victime, leur volonté de vengeance, que les raisons qui poussent les terroristes à mettre le pays à genoux. Bravant les risques de l’enquête, Colnaghi aime à se fondre dans le décor de la banlieue ouvrière où il a choisi de vivre, parmi les clients d’un vieux bar, pour y écouter leurs histoires et retrouver la trace d’un père qu’il n’a jamais connu. Et le destin tragique de ce jeune ouvrier communiste assoiffé de justice, engagé dans la Résistance à partir de l’automne 1943, recoupe celui du magistrat en cet été 1981, l’un et l’autre broyés par une histoire nationale qui n’a que faire des idéalistes.

Au-delà du défi personnel de Giacomo Colnaghi, le roman touche au destin d’un pays qui tente d’élaborer le drame du terrorisme. Mort d’un homme heureux propose une relecture bouleversante de quarante ans d’histoire italienne.

D. Mon avis sur le roman
 
Passionné de culture italienne, j'ai assisté à une conférence de Giorgio Fontana à la Foire du Livre de Bruxelles et cela m'a donné envie de lire son roman, et très franchement, c'est une belle surprise et une belle découverte littéraire.
 
On peut dire que le sujet est assez difficile à aborder : Les Années de Plomb et ces assassinats en série, exécutés soit par les Brigades Rouges, de jeunes communistes (surnommé terrorisme rouge) d'un côté et les néo-fascistes de l'autres (surnommé terrorisme noir mais qui n'est qu'évoqué en surface dans le roman). Mais pour moi, le défi est relevé haut la main : Giorgio Fontana décrit avec brio l'atmosphère pesante et l'enquête minutieuse du substitut du procureur Colnaghi.
 
Qui plus est, il met également en scène, avec tout autant de brio, l'affrontement intellectuel de l'époque entre les catholiques et la justice d'une part et les communistes radicaux d'autre part.
 
La force supplémentaire de ce roman est le style fluide (et plus particulièrement la traduction) qui fait que même lorsque le roman sur le fond accuse un certain temps mort, du point de vue de l'histoire (notamment lors des moments passés en famille qui ne sont pas vraiment indispensables à mon goût), on a toujours envie de poursuivre la lecture pour savoir ce qui se passe ensuite.
 
Bref, un excellent roman qui transcrit avec brio l'atmosphère sombre des Années de Plomb et la dualité intérieure de Colnaghi entre la loyauté envers le catholicisme et la justice et la volonté de comprendre les motivations des communistes, tout cela écrit avec une grande fluidité et un grand savoir-faire.
 
Gageons que Giorgio Fontana devienne une des futures grandes gloires de la littérature italienne, car il le mérite amplement.
 
 
E. Quelques phrases marquantes du livre
 
* Quoiqu'il en soit, voilà ce qui s'était passé : ce type vulgaire, odieux mais innocent avait été tué le 9 janvier 1981, tard le soir, à côté de la Piazza Diaz. Deux balles de calibre 38 spécial. Six mois plus tôt. Un assassinat revendiqué par la Formation Prolétaire combattante, une cellule scissionniste des Brigades Rouges. Un dossier en cours, qui était entre les mains du substitut du procureur Colnaghi. (p. 12)
 
* Il l'ignora. Il soutenait le regard de Colnaghi, et Colnaghi se rendit compte que ce n'était pas qu'un défi, mais quelque chose de beaucoup plus grand et plus compliqué, le destin de toute une nation qui essayait d'assimiler un drame, une histoire de griefs et déchirements réciproques. Parce que, au bout du compte , tout se résumait à la question convenue : comment expliques-tu à un enfant la mort de son père ? A côté d'une telle perte, quel est le poids des raisons et des causes ? Nous élevons des enfants rongés par le ressentiment, se dit-il. Nous élevons des orphelins qui auront besoin de nouveaux pères, et je n'y peux rien. (p. 15)
 
* Anna Berti était une brigadiste de vingt-sept ans qui avait accepté de collaborer avec la justice. Elle le faisait à contrecœur, avec un fort sentiment de culpabilité, mais elle avait quand même donné quelques noms : quand elle parlait, elle parlait peu, mais elle parlait bien. Colnaghi était de ceux qui, peu nombreux, soutenaient la loi sur les repentis votée l'année précédente. Et il était d'accord avec la thèse du colonel Bonaventura : couper les branches mortes mais laisser quelques rameaux encore verts, afin qu'en bourgeonnant, ils donnent d'autres pistes - d'autres noms, d'autres suspects (p. 23)
 
* Il était la preuve vivante que, même en Italie, il était possible d'y arriver : que même le fils d'un ouvrier assassiné par les fascistes, les vrais, pouvait faire des études et devenir quelqu'un. C'était cela qu'il comprenait des grandes vagues d'agitation, de ces foules de jeunes tellement différents de lui, qui, pendant les quinze dernières années, avaient levé le poing et brandi des pancartes dans les rues pour revendiquer un monde autre. Mais il ne comprenait pas pourquoi ils étaient si nombreux à ne pas pouvoir attendre , ni à avoir la patience de transformer les choses. Peut-être n'en avaient-ils pas eu la possibilité ? Ou, plus simplement, celle-ci leur avait-elle échappé (pp. 77-78)
 
* Il y avait comme un nouvel espoir dans l'air : quelque chose était en train de germer, une décennie arrivait à son terme et une autre commençait : mais Colnaghi ne voyait que son bureau chargé d'homicides non résolus, d'escroqueries et d'abus, de vols à main armée, l'énorme enchevêtrement de faits, de morts et d'innocents, qui frappaient à la porte pour revendiquer un nom, une condamnation, une réparation, l'expression d'une justice humaine, qui, nécessairement insuffisante parce que incapable d'effacer le tort subi, allait cahin-caha à la merci du mal; et c'est alors qu'il avait repensé aux efforts du Christ guérisseur lorsqu'il demande à Dieu de nouveaux ouvriers pour la moisson, parce que les foules étaient lasses et prostrées - tout comme eux. Mais même dans les Evangiles, personne ne se présentait : et le pauvre Christ demeurait seul avec son fardeau (p. 97)
 
* Prévenus et enquêteurs, accusés et accusateurs, tous sombraient ensemble dans l'abîme de cette année-là : c'était une guerre de position, et personne ne semblait avoir le dessus d'un côté ou de l'autre de la tranchée. Personne n'avait de réponses à ses propres questions : et les gens mouraient : à n'en plus finir.  (p. 102)
 
* Il s'attarda notamment sur les revendications de l'assassinat de Vassani, qu'il connaissait maintenant presque par cœur. La force dont use la bourgeoisie contre la révolution prolétarienne ne se borne pas à s'incarner dans la politique d'un Etat ou à exploiter la presse du régime en place, mais elle se nourrit aussi de toutes les personnes qui la soutiennent apparemment en toute innocence, surtout au niveau des institutions régionales et locales. C'est à ce niveau que l'action révolutionnaire doit frapper. (p. 131)
 
* Le problème du terrorisme rouge, c'est qu'il révèle un état d'adolescence au sein du vieux corps italien. La République n'a pas les anticorps nécessaires, et elle perd donc en crédibilité . (Object. simple et radicale : comment peut-on se fier à ceux qui ont mis en œuvre la "stratégie de la tension" ? On ne le peut pas. Donc lutte à outrance; donc, révolution). 
 
Mais celui qui choisit de tirer est aveuglé par le désir d'avoir tout et tout de suite, à n'importe quel prix : une perversion. ("Tout et tout de suite" coïncide toujours avec quelque chose d'abominable, et jamais avec ce dont rêve tout un chacun.) Donc il ne s'agit pas de révolution, mais bien de vengeance. (p. 132)
 
* Colnaghi sourit de plus belle. Encore une fois, il sentit soudain arriver l'absurde sympathie à fleur de peau. C'était comme si la réalité des choses - l'horrible réalité faite de coupables et d'innocents, d'assassins et de victimes, d'escrocs et de volés - perdait un peu sa violence, pendant les interrogatoires : et alors, s'éveillait en lui un soupçon d'empathie. Il suffisait d'un détail. Une bonne éducation. Un sourre authentique, qui brillait soudain. Il se le reprochait ; parfois il aurait voulu être plus dur. Il repensa à Doni : Doni aussi aimait parler avec les criminels, mais pour lui, c'était différent : il tirait parti de leur besoin instinctif de compréhension pour les pigeonner. En revanche, Colnaghi n'arrivait pas à se débarrasser de cette sourde compassion. Une fois, le père Luciano lui avait dit qu'il aurait dû se faire prêtre plutôt que magistrat, et il avait haussé les épaules. C'était peut-être vrai. Il s'était peut-être trompé sur toute la ligne.  (p. 224)
 
*     Meraviglia (le chef de la section des Brigades Rouges qui a tué Vassani)  eut un long soupir nerveux. "Vous disiez vouloir comprendre, mais si vous voulez comprendre, il va falloir commencer par l'admettre : ce n'est pas nous qui avons commencé. Je n'aurais même pas levé le petit doigt s'il n'y avait pas eu des années, des décennies de violence de la part des patrons. Les défilés des ouvriers dispersés par la force et par les armes. Les manifestations qui finissent chaque fois dans le sang. Ferme-la, baisse la tête et au boulot, sinon on te prend tout et on te laisse crever de faim. Et les bombes, monsieur le substitut, les bombes. Les rideaux de fumée de la Démocratie chrétienne. Les silences. L'appui apporté aux fascistes, l'Etat policier. Milan, Brescia, Bologne, le train Italicus : des attentats tombés d'en haut, sans remords. Et vous, vous nous appelez terroristes ? Non, ça c'est trop facile. Nous - et moi - nous sommes partie prenante de tout ce que avez fait. Nous sommes la conséquence directe et nous luttons pour que disparaisse toute cette cochonnerie. Nous luttons pour les faibles et pour la révolution." Il le dévisagea : "Ces morts-là ne comptent pas pour vous" ?
     - Ils comptent énormément. Mais ce n'est pas comme ça qu'on résoudra le problème. Et toute cette violence appellera la vengeance. Elle l'appelle déjà. Les gens ordinaires auxquels vous avez enlevé un père, ou un frère, ou un ami ; les faibles dont vous voudriez vous faire les défenseurs et qui n'ont jamais envisagé de se mettre à tirer; tous, tous crient vengeance. Et ça ira de mal en pis, comprenez-vous ? Vous faites le jeu des oppresseurs."
      Meraviglia semblait ne pas l'écouter. "Alors tout ce qui nous reste comme perspective, c'est de continuer comme ça, de tout laisser entre les mains d'une Démocratie Chrétienne de plus en plus hégémonique et d'un Parti Communiste de plus en plus incapable : jouer à la démocratie au lieu de la vivre. Accumuler les compromis, jusqu'à ce qu'on soit tous foutus." Il eut un sourire féroce. "La pensée bourgeoise par excellence : aussi longtemps que ce sont les autres qui se salissent les mains, ça va ; après je dégage toute responsabilité. Je vote, je délègue. Comme d'habitude.
     - Ah mon Dieu ! s'emporte Colnaghi. Mais vous n'avez pas d'autres formules que ça  ? Toujours la même vieille rengaine ? Et ensuite, vous vous demandez comment nous autres croyants nous arrivons à répéter toujours les mêmes prières. Et de toute façon, je ne suis pas un bourgeois, Meraviglia. J'ai grandi en province, orphelin de mon père. Deux enfants, pas beaucoup d'argent, le patronage. Prenez vos renseignements avant. (pp. 228-230)
 
* Une autre Italie ? dit Meraviglia en souriant. Vous et moi, nous voudrions une autre Italie, et par-dessus le marché, ensemble ? Ah, bordel ! Jamais je n'aurais pensé...Bordel, c'est vraiment la connerie des conneries." Il éleva soudain la voix : "Mais qu'est-ce que vous en savez ? Vous causez, vous causez, mais qu'est-ce que vous vous voulez savoir ? Avez-vous jamais vécu ce que nous avons vécu ? Avez-vous jamais éprouvé la douleur, la colère - mais aussi la fraternité que seule peut procurer la cause...  (p. 232)