mercredi 16 août 2017

Survivre - Frederika Amalia Finkelstein


Survivre
 
Frederika Amalia Finkelstein



Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, je vous présente mon premier roman lu pour cette rentrée littéraire 2017. C'est un livre que j'ai pu, comme l'an dernier, lire en avance grâce à une opération spéciale de Masse Critique Babelio qui met un livre de la rentrée littéraire à disposition d'un panel de lecteurs sélectionné.

Ce livre nous raconte les déambulations d'une jeune femme le lendemain des attentats du Bataclan, le 13 novembre 2015. Un livre très dur à lire.


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Survivre
Auteur = Frederika Amalia Finkelstein
Edition - Collection = Gallimard (collection l'Arpenteur)
Date de première parution =  2017
Nombre de pages =  129 pages


Note pour l'essai = 12 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur le site de l'éditeur
« Je n’ai jamais cru à un monde meilleur, mais la violence que nous sommes en train de vivre — en France, en Europe, cette violence-là me tue.Il est 07 h 44, je suis sur le quai de la station Stalingrad. Une patrouille de quatre militaires vient de s’arrêter à côté de moi. Je ferme les yeux et j’essaye de penser à une chose belle : je revois ma maison d’enfance, son jardin gonflé de fleurs (hortensias, lilas, marguerites), ses volets bleus bordés de rouille et ses murs écaillés par le sel de l’océan. Je rouvre les yeux. L’un des militaires a son fusil calé dans le pli de son coude, le canon orienté vers mon ventre. Il suffit que l’un d’eux soit pris d’un coup de folie et nous voilà tous morts. Je recule d’un mètre. Une odeur de caoutchouc et de métal brûlé envahit la station, suivi d’un son aigu, perçant, produit par le frottement des roues contre les rails. »

C. Mon avis sur le livre
Quand j'ai appris qu'il s'agissait d'un livre qui racontait des impressions post-attentats du 13 novembre, je m'y suis vraiment intéressé. Malheureusement, ce livre n'est pas à mettre entre toutes les mains.

En effet, j'ai dû me résoudre à sauter plusieurs passages, dans lesquels l'auteure parlait du soir de l'attentat lui-même ou des actes perpétrés par les terroristes jusqu'au Proche-Orient, tant les détails sur les crimes, les attentats et les victimes sont scabreux (les cadavres qui traînent, le sang qui coule, les gens qui piétinent les cadavres, et j'en passe...). En résumé, si vous voulez lire absolument ce livre, je vous conseille d'avoir le cœur vraiment bien accroché, un mental et un moral d'acier...sinon passez votre chemin.

De plus, les passages qui ne concernent pas directement les attentats ne sont pas toujours très intéressants, si ce n'est pour donner une preuve qu'il faut continuer à vivre malgré un attentat.

Cependant, il y a tout de même quelque chose de positif dans ce roman : l'écriture. En effet, le roman est tellement bien écrit qu'il donne tout de même envie de continuer encore et encore la lecture.

En résumé, un livre qui cumule les passages chocs, que l'on déconseillerait à ceux qui ont le cœur fragile...mais qui est sauvé par son écriture très efficace.
 
D. Quelques bons passages du livre
Ce déferlement journalier de meurtres de masse me choque toujours un peu, mais beaucoup moins qu'avant. Les efforts fournis pour m'y habituer commencent à porter leurs fruits : la vie doit reprendre son cours et nous devons marcher sur les morts.  (p. 14)

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Quand la mort se lève devant vous et qu'elle vous frôle, ne demeure qu'un seul mot : survivre.  (p. 14)
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Il n'y a rien de plus dangereux que le doute, j'en sais malheureusement quelque chose. Le doute a failli me perdre : j'ai failli m'ensevelir dans la spirale de sa folie. Faites attention avec ça : le doute est un cancer, il se répand invisiblement dans votre corps jusqu'à exterminer vos rêves.  (p. 15)

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La vue d'un corps assassiné est-il un déshonneur ? non; flouter le corps d'un mort, c'est le tuer une seconde fois. (p. 17)
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Après la première vague d'attentats, je me suis dit que l'armée de terre était peut-être la solution. J'y pense encore. Partir, gagner une discipline, apprendre à dépasser mes peurs : faire quelque chose de ma vie. À vrai dire, être payé pour manier des armes et faire du sport me paraît attrayant. Et puis avoir entre les mains un fusil d'assaut ne m'est pas indifférent. Quand vous êtes armés, les gens vous écoutent, ils vous prennent en considération : ils vous laissent enfin finir vos phrases. On ne m'a pas souvent laissé finir mes phrases. J'ignore si c'est parce que je suis une fille ou si c'est parce que je suis jeune. Peut-être parce que je ne parle pas assez fort.   (p. 36)

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Combien de fois mes grands-parents m'ont-ils répété que je n'endurerais jamais ce qu'ils ont enduré, la violence, la torture, la terreur et la folie de l'extermination ? Ils ont eu tort.  (p. 37)

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Les médias ne sont jamais seuls : qu'une attaque ait lieu à 3 heures, à 8 heures, à 12 heures ou à 18 heures, cela peut modifier la part d'audience à l'échelle nationale, mais à l'échelle mondiale, cela n'a absolument aucun impact. Les Américains dorment à l'heure qu'il est, mais ce n'est pas du tout grave : nous sommes là pour remplacer les formeurs, nous sommes là pour suivre en direct des évènements sur les réseaux sociaux; les dépêches ne doivent pas s'interrompre, pas plus que le direct ne doit s'interrompre; pas plus que les éditions spéciales ne doivent s'interrompre.  (pp. 41-42)

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Si un ou plusieurs individus avaient fait irruption dans le magasin, je me serais enfermée dans la réserve, puis dans le cube contenant les marchandises, en espérant survivre jusqu'à l'arrivée des forces de l'ordre. Inutile de jouer les héros. Par ailleurs, nous n'avions pas reçu de formation : en cas d'attaque, nous n'aurions pas été prêts.  (p. 55)

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Le terrorisme était partout : en germe dans chaque corps. Mon innocence venait d'être menacée dans ses fondations. Chaque personne que je voyais, chaque enfant, peut-être lui, peut-être elle, allait un jour, potentiellement, poser une bombe. Il n'y avait plus de frontière entre le bien et le mal : le virus de la terreur était omniprésent. (p. 58)

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J'étais désormais à l'épicentre de la tuerie. Mes pieds touchaient le même trottoir que celui foulé par les assassins. Depuis novembre, chaque fois que je me retrouve dans cette salle, je ressens un mélange de terreur et d'excitation morbide : je revis la nuit noire; la nuit du basculement.  (p. 66)

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Ces jeunes-là sont en colère, ils se sentent abandonnés. [...] Le monde occidental les a élevés dans un climat de violence économique très fort. Partir faire la guerre peut leur procurer un sentiment de liberté inouïe, ils se sentent enfin utiles, liés à une cause absolue, défenseurs d'une voix qui rompt avec tout ce qui leur a été imposé. En réalité, ce n'est pas une guerre de religions, c'est une guerre économique et morale.  (p. 100)

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Être là. Prendre sa place. Demeurer. Au fond de ce qui se meurt, au milieu des balles qui se perdent et des injures qui se collectionnent, au milieu des malentendus imposés à un autre visage  que le mien, à un autre corps que le mien, comme un tarif spécial, un surpris d'initiation aux affres. Je reste, je vois, je crée, j'écoute. Œuvrer au-dessus de l'abjection. Œuvrer au-dessus de la vengeance, tandis que le sang continue de couler, tandis que la guerre sacrifie sans cohérence.  (p. 139)

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J'espère que ma sœur mourra après moi. J'espère que tous ceux que j'aime mourront après moi. Il se peut que les nuits blanches se nomment ainsi car les morts viennent porter la lumière.  (p. 91)

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mardi 15 août 2017

Caché dans la maison des fous - Didier Daeninckx


Caché dans la maison des fous
 
Didier Daeninckx




Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, je vous présente un roman passionnant de Didier Daeninckx sur un épisode méconnu de l'histoire de la Résistance : une rencontre entre le grand poète Eugène Grindel, alias Paul Eluard et celle qui deviendra une animatrice emblématique de l'ORTF, Madame Denise Glaser, dans un "asile d'aliénés" où ils ont préparé de grandes actions de la Résistance et notamment les actions littéraires de Paul Eluard.


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Caché dans la maison des fous
Auteur = Didier Daeninckx
Edition - Collection = Folio  (Editions Bruno Doucey pour l'édition originale)
Date de première parution = 2015
Nombre de pages =  98 pages


Note pour l'essai = 14 / 20

 
B. Quatrième de couverture
1943, asile de Saint-Alban en Lozère. Deux psychiatres organisent la résistance à la négation des fous, tout en cachant des maquisards parmi eux. Ils accueillent une jeune résistante juive, Denise Glaser, en même temps que le poète Paul Eluard et sa compagne Nusch. Dans cet hôpital où l'on favorise le surgissement de ce que l'on nommera plus tard l'art brut, le poète découvre, sous le regard fasciné de Denise, comme la parole des "fous" garantit la parole des poètes.

C. Mon avis sur le livre
J'ai lu ce livre pour un défi et franchement, je ne le regrette pas.
Bien que le roman soit un peu court à mon goût, la rencontre entre le grand poète Paul Eluard et la future grande animatrice de télévision Denise Glaser dans le contexte de la Résistance est très intéressante. De plus, comme il s'agit d'un épisode plutôt méconnu de l'histoire de la Résistance, le roman en devient d'autant plus passionnant.
En outre, le mélange entre le langage propre à la description des fous et le langage utilisé pour parler du travail poétique de Paul Eluard qui semble s'instaurer, donne un roman véritablement poétique et agréable.


D. Quelques bons passages du livre
L'administration ne compte que sur les ravitaillements pour nourrir les pensionnaires, et le résultat se voit à l'œil nu ; des hommes, des femmes qui broutent l'herbe des talus, qui mangent les racines, l'écorce des arbres, qui se jettent sur les limaces après la pluie, sur les déjections d'animaux, d'autres qui s'automutilent en dévorant leurs doigts... (pp. 22-23)

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Ce qui caractérise la psychanalyse, c'est qu'il faut l'inventer. L'individu ne se rappelle de rien. Alors, on l'autorise à déconner. On lui dit : "Déconne, déconne mon petit ! Ca s'appelle associer. Ici, personne ne te juge, tu peux déconner à ton aise." Moi, la psychanalyse, j'appelle ça la déconniatrie.   (p. 34)
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J'ai toujours eu une théorie : un psychiatre, pour être un bon psychiatre, doit être un étranger ou faire semblant d'être étranger.  (p. 34)

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Tosquelles et moi n'avons jamais trop aimé le terme d' "hôpital psychiatrique". Nous préférons celui d' "asile", un endroit qui met à l'abri de la folie du monde...  (p. 55)
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Je me suis aperçu, en Espagne, que la plupart des catholiques ne sont pas catholiques, que les religieuses croient l'être alors qu'elles ne sont que des fonctionnaires de l'Église. Une partie de notre rôle consiste à convertir les individus en ce qu'ils sont réellement, que ce ne soit pas simplement la façade, que ça corresponde à leur être, à leur moi idéal ! C'est ce qui leur arrive à nos sœurs de Saint-Alban...Elles sont reprises dans les mailles de la vraie vie. En soignant les blessés du maquis, elles se soignent elles aussi. Et c'est pareil avec les communistes... (p. 80)

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Je n'ai rien contre le fait qu'on soit catholique ou communiste ! Je suis contre ceux qui se disent communistes et qui se comportent en fait comme des radicaux-socialistes ou des fonctionnaires du Parti... Eluard, Bonnafé, c'est encore différent...Ils éprouvent un sentiment de culpabilité à cause du lâchage de l'Espagne républicaine par la France. Si les ouvriers français avaient appuyé la République, s'ils avaient transformé le mouvement du Front Populaire en mouvement révolutionnaire et non en revendication de départ en congés payés, l'histoire de l'Europe en aurait été toute différente.   (p. 80)

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Ces univers, nous les avons prospectés, André Breton et moi, lorsque nous avons écrit L'Immaculée Conception, il y a une quinzaine d'années, en suivant les chemins ouverts par Lautréamont. Nous nous sommes substitués à des aliénés, éprouvant dans les mots les états de débilité mentale, du délire d'interprétation, de la démence précoce, de la manie aiguë, de la paralysie générale...Nous étions alors en incursion dans l'empire des fous... C'est un monde dont j'ai toujours éprouvé le vertige, je me suis souvent tenu en équilibre instable au bord des gouffres... (p. 83)

 
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La poésie, un métier ? Non, je ne vais pas en poésie le matin comme on va au bureau... Je ne sais pas trop ce que c'est, une fonction peut-être... Je n'ai jamais eu de métier. J'ai longtemps vécu en acquérant des tableaux dont personne ne soupçonnait la beauté et en les revendant lorsque les regards s'étaient faits non à la nouveauté mais à la novation... C'est une sort de don qui ne s'exerce qu'en temps de paix... Sinon, mes sujets ne cessent de changer, suivant l'heure et le temps qu'il fait, mais l'écho qu'ils trouvent en moi est toujours sensiblement le même... (p. 87)

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mardi 8 août 2017

Les passants de Lisbonne - Philippe Besson


Les passants de Lisbonne
 
Philippe Besson




Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, je vous présente l'avant-dernier roman de Philippe Besson, intitulé Les Passants de Lisbonne, qui a pour thème central le deuil et la séparation au travers de deux personnages français en villégiature à Lisbonne.


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Les passants de Lisbonne
Auteur = Philippe Besson
Edition - Collection = 10/18  (Julliard pour l'édition originale)
Date de première parution =  2016
Nombre de pages =  155 pages


Note pour l'essai = 15 / 20

 
B. Quatrième de couverture
Hélène a vu en direct à la télévision les images d'un tremblement de terre dévastateur dans une ville lointaine; son mari séjournait là-bas à ce moment précis. Mathieu, quant à lui, a trouvé un jour dans un appartement vide une lettre de rupture. Ces deux-là qui ne se connaissent pas, vont se rencontrer par hasard à Lisbonne. Et se parler. Une seule question les taraude : comment affronter la disparition de l'être aimé ? Et le manque ? Au fil de leurs déambulations dans cette ville mélancolique, dont la fameuse saudade imprègne chacune des ruelles tortueuses, ne cherchent-ils pas à panser leurs blessures et à s'intéresser, de nouveau, aux vivants ?

C. Mon avis sur le livre
Voici un livre comme Philippe Besson sait les écrire : un livre qui prend pour thème central les sentiments et la psychologie humaine face à un évènement particulier : en l'occurrence ici, les sentiments face au deuil d'une part, et face à une séparation douloureuse d'autre part. Il est effectivement fort appréciable de voir un écrivain traiter d'une manière si précise, mais également avec une telle empathie, les sentiments et les pensées humaines.
Cependant, le fait que la psychologie prenne une telle place dans ce roman nous ferait presque regretter que le décor lisboète, quelque peu effacé, ne soit pas exploité davantage. En effet, une telle histoire aurait pu se dérouler n'importe où, tellement le décor se trouve en second plan.
Cependant, nous nous retrouvons là face à un très bon roman de Philippe Besson (le deuxième en ce qui me concerne) qui me fera volontiers oublier le goût de trop peu du premier roman que j'ai lu de lui.
 
D. Quelques bons passages du livre
Elle tue le temps à Lisbonne, elle ne voit pas ce qu'on peut y faire d'autre. (p. 13)

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C'est curieux comme on compte sur le exils pour régler nos névroses et comme on doit convenir rapidement qu'ils ne règlent rien. Au mieux, ils apaisent des névralgies. Mais on part quand même, on repart quand même. Dans les lieux neufs, les visages du passé n'ont pas les mêmes contours, ils ne sont plus aussi précis. Et on ne se cogne pas contre les moments insignifiants, vécus ensemble.  (p. 27)

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Il songe à cette ironie : être un bâtisseur et finir enseveli sous les décombres. Il n'en sourit pas. Comment en sourire? Il a remarqué que les coïncidences sont fréquemment tragiques. Mais l'idée que l'homme et la pierre se soient effondrés dans le même mouvement, qu'ils se soient rejoints pour ne former qu'un seul tas de gravats lui semble romanesque. S'il avait perdu un proche dans de telles circonstances, la dimension romanesque lui échapperait probablement.  (p. 37)
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Il est persuadé, contre la raison, contre les probabilités, que chaque individu se voit attribuer une occasion de bonheur, une seule. La sienne, il l'a eue, il l'a utilisée, dilapidée même. Maintenant, c'est fini. Il n'est pas vraiment triste. Il en est tellement qui ne se rendent même pas compte que cette occasion leur est fournie un jour, qui ne se saisissent même pas de la dose qui leur est proposée. Ceux-là, toutefois, n'éprouvent pas le regret de ce qu'ils ont perdu, les chanceux. (p. 53)

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Parfois, il préférerait que Diego soit mort. C'est affreux, une pensée pareille, mais cela lui rendrait la séparation moins pénible, croit-il. De le savoir vivant, dont  peut-être amoureux, peut-être dans les bras d'un autre, ça le crucifie.  (p. 56)
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Vous avez remarqué comme toutes les lettres de rupture se ressemblent ? Enfin, je dis ça, je n'en sais rien, je n'en ai reçu qu'une dans ma vie. Disons que sur le moment, elle m'a paru standard.  (p. 58)

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Certains étaient tristes parce que le passé conférait une réalité, une matérialité à l'absence.  (p. 63)

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Une chose terrible, l'espoir. Vrai, ça maintient en vie. Mais ça ronge aussi, ça entame, c'est corrosif, l'espoir.  (p. 64)

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Ne pas égarer la foi. Garder confiance, contre l'évidence. Entretenir cette aspiration incongrue. Vivre dans l'expectative, après tout, c'est vivre, encore.  (p. 65)

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C'est toujours la même histoire. Toujours. Des regards qui s'accrochent, dans la pénombre. Des corps qui se rejoignent. Des mots hurlés à l'oreille sur la musique trop fort ou susurrés lorsque la rencontre se produit au détour d'une rue. Une connivence rapide, chacun sait ce qu'il attend de l'autre. Des mains posées sur les hanches. Des baisers carnivores. Des carcasses pressées l'une contre l'autre. Une dérive à deux, dans la nuit de Lisbonne. Des ivresses. Des bières aux terrasses des cafés ouverts tard. Des gins aux comptoirs des boîtes. Des cigarettes qu'on allume aux lèvres de l'autre. Des rires appuyés. Des silences interminables. Des œillades alentour. Des baisers encore, puisqu'il faut bien passer le temps. Et puis des retours chancelants dans la clarté faiblardes des aurores. La porte de la chambre qu'on pousse, le lit où on se jette, la chair dont on s'empare [...] Et, au réveil, un peu d'embarras, une difficulté à se toucher, à s'adresser la parole, à se regarder dans les yeux. Des au revoir hâtifs. Des numéros de téléphone griffonnés sur des bouts de papier, jetés à la poubelle dès la porte refermée. Un visage lamentable dans le miroir. Rarement de remords. Et une nouvelle journée à tuer avant la nuit. C'est toujours la même histoire. Toujours. (p. 76-77)

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Les garçons, au moins, ne s'éprennent jamais, ils n'ont pas de sentiments, n'attendent rien, ils sont délicieusement infidèles.   (p. 77)

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En une fraction de seconde, elle songe aux mondes dont elle est exclue, à ce qui se trame en dehors d'elle, aux cœurs qui palpitent quand le sien a dangereusement ralenti sa course, à la vie qui continue tandis qu'elle s'est assise au bord de la route, aux êtres qui se cherchent et se trouvent, alors qu'elle est amputée du seul qui a compté dans son existence. Et cela lui fait mal.  (p. 81)

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En réalité, ils sont deux accidentés, se soutenant l'un l'autre. On ne voit que ça, leur claudication, leur secours mutuel, ce compagnonnage des éclopés.  (p. 90)

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Il y a des gens qui ferment les yeux pour oublier, qui se détournent pour ne pas se confronter à l'insoutenable, qui rejettent le malheur à distance pour ne pas être corrodés par lui. Et il y a les autres, qui décident de se frotter à l'enfer, qui traquent une vérité au risque de se blesser contre elle, qui avancent face au danger. Elle s'est imaginée être de ceux-là, les valeureux, les inconscients.   (p. 91)

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Et comment ça se domine, le manque ? Comment on fait ? Comment on arrive à ne plus penser, chaque jour, chaque heure, à celui qui n'est plus là ? Comment on résiste à ces détails insignifiants, une musique, un endroit, un parfum, un geste, qui renvoient instantanément à celui qui n'est plus là ? Comment on se débrouille, avec le ventre qui se tord, le sommeil qui se dérobe ? On a beau s'occuper l'esprit, se lancer dans des aventures neuves, ou même se concentrer sur des occupations ordinaires, toujours ça revient, comme un rhumatisme, une maladie de vieillard. (p. 106)

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Mathieu songe qu'il ne s'est livré à personne. L'abattement, il l'a gardé pour lui, il n'a cherché aucun ami pour l'en délester. Bien sûr, ses proches voyaient sa neurasthénie, la désolation sur lui, toutefois, ils restaient au-dehors, trop habitués à ses rebuffades, à son refus d'être secouru. Ce n'était même pas de l'orgueil de sa part. Peut-être seulement le désir masochiste de demeurer seul avec son spleen parce que le spleen, c'était Diego encore. Ou bien la conscience aiguë qu'aucune aide n'aurait été suffisante, puisque là où il se tenait, il lui  semblait être inatteignable. Insauvable.  (p. 108)

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Le temps a eu raison des disparus, nul n'honore plus leur mémoire, ils ont été abandonnés des vivants, les familles se sont dispersées, du lichen s'accroche à des croix rouillées, certaines solitudes sont imbattables.  (p. 114)

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Les femmes en noir, celles qui franchissaient les grilles ont peut-être vu leur époux rongé par le mal, corrodé par le travail de sape d'une bestiole fabuleuse, ou leur fils déchiqueté par des éclats de métal, paralysé par une injection de poison et, dans ce cas, ces images les hanteront jusqu'à la fin de leurs jours, elles ne s'en débarrasseront jamais, mais voilà, elles, au moins, elles ont vu. Et elles se sont agenouillées sur les bancs des églises, elles ont déposé des baisers sur le marbre frais, elles apportant depuis lors des fleurs afin que le souvenir demeure. Hélène, comment elle s'est débrouillées avec sa cécité, et avec le vide ? Oui, comment elle a fait, avec rien ?  (p. 117)

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À la fin, on est dans la douleur des séparations. C'est une malédiction universelle.  (p. 135)

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Elle s'entête dans ses fausses interrogations, dans ces questionnements absurdes, se contraignant à une épreuve inutile. Ce serait tellement simple si l'amour disparaissait à l'instant même où son objet disparaît. Et pourtant, ce serait tellement affreux aussi. Bien sûr, il n'y aurait pas la souffrance, son caractère éclatant. Mais il n'y aurait pas non plus la mémoire du bonheur, les certitudes solides du passé. Et, de toute façon, ce sont des choses qui ne se décident pas, évidemment, qu'on ne commande pas. Cette vulnérabilité, cette emprise du sensible, c'est ce qui fait l'humanité, absolument.
  (pp. 144-145)

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On ne trahit pas les disparus. Ce sont eux qui nous trahissent. Parce qu'ils ont fait défaut, parce qu'ils sont partis, alors qu'on avait besoin d'eux, parce qu'ils ont filé sans préavis, parce qu'ils nous laissent avec le manque et aucune solution pour y remédier.  (p. 148)

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samedi 22 juillet 2017

Les absents, levez le doigt ! - Pierre Bénichou



Les absents, levez le doigt !
 
Pierre Benichou




Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, je vous présente un recueil de chroniques nécrologiques écrites par le sociétaire des Grosses Têtes et ancien journaliste Pierre Benichou. Un livre d'hommages aux grandes personnalités qui ont jalonné son existence.


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Les absents, levez le doigt !
Auteur = Pierre Benichou
Edition - Collection = Grasset
Date de première parution =  2017
Nombre de pages =  131 pages


Note pour l'essai = 14 / 20

 
B. Quatrième de couverture
Des portraits-souvenirs ? Des croquis à même le vif - ou le mort ? Tels sont ces instantanés saisis par Pierre Benichou au fil de sa curiosité, de son métier, de ses nuits...

Chaque fois, une "figure" de la chanson, des lettres, des affaires, est ici ressuscitée avec la baguette magique d'un grand style. On y retrouve, classés par ordre alphabétique - de Aragon (Louis) à Ventura (Lino) - Françoise Dolto et Simone Signoret, François Mitterrand et Jean Marais, Charles Trenet et Jean Cocteau, Léo Ferré et Coluche, etc.

L'auteur a été l'intime de certains de ces personnages. Et, à travers eux, il célèbre une certaine idée du talent, de la bizarrerie, de l'art de vivre.

C'était cela, la France.

C. Mon avis sur le livre
En parcourant ce livre, la première impression qui me vient en tête prend la forme des premières paroles de La Bohème de Charles Aznavour : "Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître"... Les moins de vingt ans et je dirais même les moins de trente ans...

En effet, les articles du talentueux Pierre Benichou (que, je dois bien l'avouer, je préfère dans cet exercice de sincérité écrite, plutôt que dans son rôle de papi grognon complètement désabusé qu'il joue volontiers dans l'émission Les Grosses Têtes de Laurent Ruquier) concernent le plus souvent des artistes appartenant à la génération de mes parents, voire de mes grands-parents (artistes que je connais tout de même pour la plupart).

Malgré cela, on peut vraiment apercevoir un vrai talent d'écriture au travers de ces articles, qui content la vie de toutes ces grandes figures, avec une plume tantôt tendre et nostalgique (pour Jean Cau ou Robert Scipion), tantôt acerbe (pour Simone Signoret ou Jean Marais), tantôt déroutante (pour Louis Aragon) mais toujours juste. De plus, les anecdotes, que l'on ne connaît pas forcément, sont toujours passionnantes.
 
On pourrait cependant regretter l'absence de grandes figures marquantes que Pierre Benichou a également connues comme Michel Audiard, Bernard Blier ou encore Sim sur lesquels il aurait pu également écrire d'excellents papiers.

En bref, un livre que je recommande à tous ceux qui souhaitent faire un bond en arrière d'une vingtaine d'années et à ceux qui aiment Pierre Benichou.
 
D. Quelques bons passages du livre
(Louis Aragon) Surtout, pas de pitié pour ce vieillard masochiste qui prend encore la pose pour se vautrer dans sa jeunesse. Pourrissant, l'enchanteur. Mais dangereux. À preuve : un gros bras du PC le suit, de bar en bar, à son insu. Le dernier grand intellectuel du Parti malmené dans une rixe de gitons, ça la foutrait mal.  (p. 21)

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(Jean Castel) Le petit miracle de ce petit réduit, c'est qu'à la table du "commandant", "tout le monde" faisait gaffe. Une vanne de Bostel, de Kersauson ou d'Hubert Deschamps et le géant du cinéma, le faux roi du pétrole ou le vrai manitou de la politique perdaient pied. C'était ça, Castel, les rois étaient nus. Et leurs femmes se fichaient de leurs gueules et "retrouvaient leur identité de bonnes femmes", comme disait Signoret, et comme disait Sagan, "ça faisait des fins de nuits assez gaies".  (p. 26)

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(Jean Cau) Il aura été, ces vingt dernières années, l'homme de lettres le plus haï de Paris. Et il faut dire qu'il y mettait du sien : intolérant, intolérable, volontaire pour tous les combats d'arrière-garde, pourfendeur de toutes les marginalités, maquillé jusqu'à la caricature en Montherlant des années 80, il lançait inlassablement à la jeunesse et à ceux qui s'en réclament : "Je ne suis plus des vôtres !" Message reçu : pour la nouvelle génération, il n'était pas le fils de Sartre mais le cousin de Michel Droit.  (p. 29)
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(Jean Cocteau)  Roi de Paris ? Pauvre Jean ! On ne lui a jamais rien pardonné. Ni sa plume, ni son crayon, ni ses airs mystérieux, ni ses amitiés mirobolantes, ni ses amours. On ne pardonne qu'aux riches. Ou aux très pauvres. Soyez Proust, soyez Verlaine, mais surtout pas Cocteau ! Un bourgeois déguisé en artiste, un pique-assiette de la gloire, un dessin pas fini, un assoiffé de reconnaissance. Un éclat de diamant sous des tonnes de strass.  (p. 37)

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(Coluche) Et celle du clown qui meurt vous la connaissez ? C'est sa dernière. Elle est pas drôle, décidément. Dégueulasse ? Même pas : une histoire sinistre avec des mines contrites, des hommages officiels, des pardons de jésuites et des sociologismes de crémier. Une gueule de consensus.  (p. 41)

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(Coluche) Vous ne l'aimiez pas Coluche ? Moi, si. Vous les trouviez vulgaire ? Moi aussi. Vous aviez honte de rire ? Moi non plus. Jamais. Mais c'est vous qui avez gagné : les motards meurent plus vite. Fini la pétarade, Coluche ne fera plus de bruit sous vos fenêtres. Les amuseurs distingués ont de beaux jours devant eux, il ne dérangera plus personne(p. 41)

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(Marcel Dassault) La voix de nez, haut perchée, semble sorti d'un phonographe à pavillon, l'accent est faubourien. C'est le baron de Courcelles doublé par Arletty ou Carette.  (p. 52)
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(Françoise Dolto) À la vérité, son humour, son bon sens, son formidable désir de partager son savoir, faisaient d'emblée de cette lacanienne inconnue hors des cercles psychanalytiques ce qu'il sera convenu plus tard d'appeler une bête de médias.  (p. 60)

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(Françoise Dolto) "Je veux de l'amour et de l'humour", c'est la phrase que Françoise Dolto, qui ne pouvait plus quitter son lit répétait souvent ces deux derniers mois. Et ses enfants la faisaient rire. Quelques heures avant de mourir, elle leur a dit : "Ce n'est rien de grave, je suis paisible. C'est juste une fin de vie qui se déroule."   (p. 65)

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(Marguerite Duras)  Un jour après son Goncourt, je lui ai dit : "Maintenant que tu as un succès mondial..." Elle m'a coupé : "Pas mondial, cosmique". J'ai dit en riant que si elle continuait, j'allais laisser cette phrase dans l'entretien pour l'Obs. Elle : "Tu peux, c'est la vérité." Je l'ai supprimée. Je la rétablis aujourd'hui parce que, morte, elle échappe enfin à tous les ricaneurs. Elle était démesurée dans ses jugements, sur elle-même comme sur les autres, dans ses haines, dans ses amours, dans ses trucages, et seule la postérité saura la prendre comme elle était. C'est-à-dire comme ce mensonge qui dit toujours la vérité dont parle Cocteau.  (p. 68)

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(Federico Fellini) "Ne l'écris pas, mais je n'ai eu que deux vrais ennemis dans ma vie, les curés et les communistes, et le jour où le Vatican et Moscou s'embrassent, tu voudrais que je mette un cierge !"   (p. 72)

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(Federico Fellini)  Paris, il n'y vient jamais. Horreur du train, panique de l'avion. Et qu'y ferait-il . New York, Cannes ou Hollywood, c'est bon pour un festival, ou un oscar - il en a eu cinq, record du monde - mais pas pour y vivre, ni surtout pour y manger. C'est de chez lui qu'il a regardé passer le siècle, ce siècle qu'il a réinventé sans révolte ni théorie, sans maître ni descendance, comme Proust, comme Picasso.   (p. 74)

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(Léo Ferré)  Comment, là où Gabriel Fauré, Debussy, Reynaldo Hahn et tant d'autres ont échoué (avec le grand Verlaine notamment), un pianiste de bar a-t-il réussi ? Tout simplement parce que ce génial metteur en musique était aussi un fou de mots. Un poète en mineur, ce qui n'est pas du tout la même chose qu'un poète mineur ni qu'un faiseur de chansons.  (p. 79)

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(Serge Gainsbourg) Peu à peu, il devient une sorte de Léautaud milliardaire qui ne quitte pratiquement pas son petit palais de laque noir, bourré d'"objets d'art" et de sous-verre : l'original de La Marseillaise (celle de Rouget de Lisle) et...toutes les couvertures de magazine à lui consacrées.   (p. 93)

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(Serge Gainsbourg)  C'est la mort qui s'est chargée de mettre un terme à nos réticences de vieux gamins. Rêvions-nous d'un Gainsbourg bien convenable, d'un Coluche en costume trois-pièces, d'un Villon rasé de près ? Sommes-nous à ce point frivoles pour que deux clowneries et trois obscénités nous aient gâché les dernières images de ce poète rigoureux, de cet artiste à la main tremblante et forte ? Ou à ce point ahuris devant cette maudite télé qui n'en finit pas de nous flouer, pour avoir cru que les grimaces du clown masochiste qu'elle nous a montrées étaient plus vraies que la réalité d'un homme ?   (p. 94)

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(Monique Lange)  Monique Lange voyait la vie comme une chanson de Piaf récite pas Cocteau et vécue par Genet.   (p. 107)

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(Jean Marais)  Il croyait à la chance, il ne croyait qu'à ça, il disait qu'il en avait trop et que c'était l'injustice même. Il le disait de sa voix impossible, jamais "placée", qui avait fait de lui un mauvais, si mauvais acteur. Et il passait sa vie à s'excuser de n'être qu'une star, un mythe de papier. Lucidité, sincérité de ce gigolo devenu Roi Lear.  (p. 109)

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(Jean Marais)  Il s'appelait Jean Marais. Il a été la coqueluche des filles, la passion d'un homme et l'homme de toutes les audaces.  (p. 113)

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(François Mitterrand)  Ceux qui sont nés au moment de son arrivée à l'Élysée sont là aussi, en bandes, un peu éberlués. La "génération Mitterrand" fait connaissance avec la mort. Une mort si attendue, si commentée, si peu "scandaleuse", et comme toujours l'énigme d'une vie qui s'échappe, se fond dans l'autre chose...Ceux-là enterrent leur enfance, d'autres leur jeunesse et les plus vieux leur rêve.  (pp. 117-118)

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(Lino Ventura)  Lino, dans la vie, c'est Ventura, multiplié par dix, à croire que l'écran le rapetissait, atténuait ses mimiques, gommait son accent.  (p. 138)

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