mardi 5 décembre 2017

Mon père est femme de ménage - Saphia Azzeddine


Mon père est femme de ménage
 
Saphia Azzedine



Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, je vous présente un livre extrêmement piquant sur une réalité ô combien tragique : la honte ressentie par un fils vis-à-vis de son père et la recherche par ce fameux fils de son identité. Pour cela, il va essayer de maîtriser les mots, que sa famille ne maîtrise pas.

Je vous présente donc le livre Mon père est femme de ménage de Saphia Azzeddine.


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Mon père est femme de ménage
Auteur = Saphia Azzeddine
Edition - Collection = Editions Léo Scheer
Date de première parution =  2009
 
Note pour le livre = 17 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur la page Babelio
Je l'aime mon père, mais j'’ai du mal à l'admirer. Souvent, quand je le regarde, il est à quatre pattes, alors forcément, ça manque un peu de hauteur tout ça… ».

Paul, dit Polo, a 13 ans quand commence sa chronique d'une vie impossible, au milieu d'une famille infernale, où seul l'amour d'un père apporte un peu de lumière. Mais aimer quand on ne peut pas respecter est une douleur de plus. Seulement, ce jeune garçon drôle, lucide, que rien n'abat, a découvert une arme : les mots, et il sait désormais qu'’on peut s'arracher à la fatalité.

C. Mon avis sur le livre
Ce livre est un véritable délice !

Ce roman est un vrai parcours initiatique d'une jeune personne qui a honte de son père qui n'est "qu'une femme de ménage" et qui souhaite s'extraire d'une condition à laquelle il semble promis de par son hérédité, mais dont il ne veut pas. Pour cela, il se plonge dans les mots, ceux que son entourage ne maîtrise pas. Il va également se construire une identité qui lui est propre au fil de ses rencontres avec ses voisins ou avec les employeurs de son père.

Cette initiation aux plaisirs, mais aussi aux affres de la vie est écrite par Saphia Azzeddine dans un style piquant, teinté d'ironie, qui fait tout le sel du roman. Cependant, certaines scènes, que je qualifierai d'un peu scabreuses peuvent parfois freiner le plaisir de la lecture.

Cependant, l'ensemble demeure très agréable à lire et surtout très drôle. Un roman que je recommande vraiment à tout le monde et qui me donne envie de lire d'autres livres de cette auteure.



D. Quelques bons passages du livre

Comme je n'aimais pas trop le mot ménage, j'ai cherché des synonymes, moins...comment dire ? moins durs, moins détergents. avec un mot pareil, la poussière, ça devient ton amie. (p. 10)

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Entre les livres de poche et les livres reliés, les couvertures illustrées et les plus sobres, il y avait des milliards de mots. Certains avaient échoué, d'autres avaient bouleversé. Moi, j'avais envie de les essayer. Tous ces livres alignés les uns à côté des autres, militaires, verticaux, droits, me fixaient et me défiaient à chacun de mes passages, comme s'ils savaient qu'un mec comme moi ne se permettrait jamais de les déranger.  (p. 10)
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Je trimballe le chariot de produits jusque dans les toilettes hommes et il me vient une drôle de pensée en voyant ce qui m'attend. Je me dis qu'un homme a beau employer des mots dédaigneux, arrogants, supérieurs et transcendants, il ne sait toujours pas viser dans le trou.  (p. 12)

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Moi, je savais que si elle était élue, elle finirait par sucer tous les footballeurs de seconde zone car, à l'image de sa région, encore elle, ma sœur a le goût des bonnes choses...  (p. 19)
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Il se trouve cynique. Et pour lui, le cynisme, c'est pour les riches, l'élite, ceux qui peuvent se permettre de faire une blague sur un enfant leucémique, si le mot en vaut vraiment le coup évidemment. Car le bon mot est au-dessus de tout et l'insolence est reine. Il oublie juste qu'il n'est qu'un valet.  (p. 29)

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Je crois en fait  que j'aurais aimé être un riche adolescent américain  qui va à l'école le matin avec une raie sur le côté et qui rentre le soir sans raie à cause du tournoi de base-ball  qu'il a remporté évidemment. [...] On les copie tout le temps  mais ça ne donne pas pareil. Il nous manque ce gène roublard de ceux qui ne s'embarrassent de rien et qui s'accommodent de tout.   (p. 39)
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De toute façon, les gros bolides, c'est bien connu, c'est pour les cons. Le bruit du moteur sert à camoufler le courant d'air qu'ils ont dans la tête. Les mecs, je veux dire.  (p. 41)

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Ma sœur n'était pas la plus moche de la Fête de la mirabelle. Ni la plus bête. Elles se valaient toutes, ces miss sur le podium souriant sincèrement à un avenir plus lumineux, débordantes d'enthousiasme à l'idée de changer le monde. Grâce à la beauté. Celle de l'âme évidemment. Elles scintillaient sous les projecteurs parce qu'elles s'étaient badigeonnées de paillettes. Il paraît que c'est beau. Mais quand on brille trop à l'extérieur, c'est qu'on est mate à l'intérieur. Encore une phrase inventée par un pauvre pour ne pas acheter de bijoux à sa femme. Les pauvres trouvent toujours des formules spirituelles pour justifier leur disgrâce. (p. 44)

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Je voulais être un blaireau mais un blaireau qui part en vacances. (p. 59)

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Mon père avait raison, de toute évidence je faisais la gueule. Et d'ailleurs pourquoi je ne lui dirais pas que je fais la gueule ? À lui précisément. Pourquoi je ne lui dirais pas que je lui en veux d'être un pauvre type qui me fait bosser avec lui au lieu de m'emmener au bord de la mer ? Ou même à la montagne. Changer de département, lire un panneau qui te souhaite la bienvenue, ou qui t'indique un château à visiter, faire de la route bon sang, changer d'air. Cet air étouffant dont je connais les moindres particules, cet air accablant qui me rend méchant.  (p. 61)

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Pour un regard "inapproprié", elle peut te démonter ta face. Filles et garçons confondus. [...] Tamimount, si c'était un pays, ce serait les Etats-Unis : elle se défend toujours en t'offensant en premier, elle te met un coup de tête en prévention et ensuite, l'air de rien, elle relisse sa frange qui cache une cicatrice sur le front parce qu'elle se fait bastonner par son père. En prévention aussi.   (p. 70)

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Moi ça me fascine ces hommes soi-disant mal nés qui parviennent quand même à s'imposer, grâce à leur verve, leur courage et leur singularité. Les femmes aussi y sont sensibles et tombent souvent amoureuses de ces héros, qui par leur seule force morale permettent d'inverser leurs destins. Des destins qui étaient tracés selon un ordre établi injuste et discréditant. (p. 81)

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Un valet a le droit d'aimer une reine. Une reine a le droit d'aimer un valet. Vont-ils le faire pour autant aux yeux de tous ?  (p. 82)

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Certains essayaient d'attirer son attention par des boutades, d'autres feignaient de l'ignorer. Ignorer une belle femme est le plus sûr moyen de la dégommer un jour.  (p. 93)
 
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C'est exactement ce que je déteste chez l'être humain en général et chez mon père en particulier. Cette obscène habitude de toute rapporter au cul, pour faire la blague quoi...Ca va graduellement : plus c'est graveleux, plus ça glousse vicieusement. C'est culturel, on parle de cul pour un oui, pour un non, ça va de pair avec l'arriération mentale de ma populace. Mes oncles, cousins et grands-pères font la même chose le dimanche et moi ça me donne la nausée. (p. 102)

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Je voudrais que Kundera ou Borges s'installent dans chacune de mes phrases, aussi naturellement que "putain de bordel de queue" s'installe dans celles de mon père. Même si je ne comprends rien à Balzac ou Zola et à leurs interminables phrases pour simplement dire qu'il fait jour ou qu'il fait beau, il faut que je les aime. (pp. 102-103)
 
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Non, les mots de la bibliothèque m'arracheront à mon destin de beauf. Même un peu. Il faut que je sois un autre. Pas un zappeur en jogging qui regarde "Turbo".   (p. 104)

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Je suis blanc mais à la base moi non plus je n'avais rien à faire en seconde. Je fais partie des désapprouvés de naissance normalement, ceux qui n'ont aucun avenir mais à qui on cache la vérité un temps grâce à des lois et des discours bien dits par des bien-nés, auxquels on s'accroche désespérément et qu'on lâche un jour, par hasard, à cause d'une crampe. Pourquoi moi, Polo, j'avais réussi là où des copains avaient échoué ? J'avais beau chercher, je ne comprenais pas. Pourquoi ? Parce que quoi ?  (p. 126)

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À part un fils de pute sans éthique qui oserait profiter d'un cancer loué ? Un mensonge dot être plus gros que le cul de ta mère sinon ça ne marche pas.  (p. 155)

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Fêter un mariage c'est aussi con que de fêter une entrée en guerre. Comme si on voulait faire passer la pilule avec de la crème chantilly histoire que l'enculade soit moins vive.  (p. 159)

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dimanche 26 novembre 2017

Pensées - Giacomo Leopardi


Pensées
 
Giacomo Leopardi



Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, je vous présente un livre que j'ai trouvé dans une boîte à livres et qui a réveillé chez moi de vieux souvenirs de fac, car Giacomo Leopardi, alias "Le poète du pessimisme" faisait partie du panel d'auteurs dont j'ai pu déguster les textes pendant les cours d'italien.

Ce papier sera un petit peu spécial, car je n'émettrai aucun avis, si ce n'est que ces pensées, bien qu'écrites au début du XIXe siècle, demeurent toujours aussi actuelles dans notre monde du XXIe siècle, d'où ma volonté de les partager avec vous.

Mention spéciale à l'excellente traduction de Joël Gayraud pour cet opuscule.


A. Caractéristiques du livre


Titre =  Pensées
Auteur = Giacomo Leopardi
Date de première parution =  1845


B. Quelques bons passages du livre
 

J'affirme que le monde n'est que l'association des coquins contre les gens de bien, des plus vils contre les plus nobles.  (Pensée I)

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En revanche, les gens de bien et les hommes de cœur, qui se distinguent de la masse, sont tenus par elle pour des êtres d'une autre espèce; non seulement on ne les regarde pas comme des frères et des amis, mais on le excepte volontiers du droit commun, et comme on le voit sans cesse, on les persécute plus ou moins sévèrement selon le degré de scélératesse ou d'ignominie de l'époque où il leur est échu de vivre. (Pensée I)
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Dans les choses profondes, c'est toujours le petit nombre qui est le plus perspicace; la majorité, elle, ne s'étend qu'aux évidences.  (Pensée V)

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La mort n'est pas un mal : elle libère l'homme de ses maux et, le privant de tous les biens, lui en enlève le désir. C'est la vieillesse qui est le mal suprême : elle ôte à l'homme toutes les jouissances, ne lui en laisse que la soif et apporte avec elle toutes les douleurs. Et pourtant, c'est la mort que l'on redoute et la vieillesse que l'on désire.  (Pensée VI)
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C'est une belle et douce illusion que celle des anniversaires : alors qu'en vérité l'évènement célébré n'a pas plus à faire avec ce jour-là qu'avec aucun autre, il semble s'établir entre eux une relation privilégiée, comme si l'ombre du passé revenait chaque année hanter la même date. Cette célébration remédie en partie à l'affreuse idée de l'anéantissement, soulage notre cœur de la douleur de tant de deuils et nous donne l'impression que le passé, qui ne peut revenir, ne s'est pourtant pas définitivement perdu.  (Pensée XIII)

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Tout comme les prisons et les galères qui, à en croire leurs occupants, seraient remplies d'innocents, les dignités et les charges publiques ne seraient remises qu'à des malheureux contraints de les accepter. Il est presque impossible de retrouver quelqu'un qui avoue mériter la peine qu'il purge ou qui reconnaisse qu'il a brigué les honneurs dont il jouit; et peut-être ce dernier cas est-il encore plus rare que le précédent.  (Pensée XVII)
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Dans la conversation, nous n'éprouvons de plaisir vif et durable qu'autant que nous pouvons causer de nous-mêmes, de ce qui nous intéresse ou nous touche en quelque manière. Tout autre sujet finit rapidement par nous lasser. Mais ce qui est pour nous si plaisant est un supplice mortel pour notre auditoire. C'est pourquoi le nom d'homme aimable ne s'acquiert qu'au prix de mille souffrances, car être aimable, dans la conversation, c'est se sacrifie à l'amour-propre d'autrui.  (Pensée XXI)

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Il me semble bien difficile de dire s'il y a quelque chose de plus contraire à la morale que de parler sans discontinuer de soi-même ou de plus rare qu'un homme exempt d'un tel défaut. (Pensée XXII)

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Si grand est l'égoïsme , si féroce la haine que les hommes se vouent les uns aux autres, que pour acquérir quelque renom, il ne leur suffit pas d'accomplir des actions méritoires, mais il leur faut faire reconnaître ce mérite, ou trouver, ce qui revient au même, quelqu'un pour le vanter et l'exalter à leur place, pour en assourdir le public et pousser celui-ci à entonner à son tour leurs louanges. (Pensée XXIV)

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Celui qui veut réussir, même par les voies les plus honorables doit bannir toute modestie... (Pensée XXIV)

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C'est se montrer bien peu sage et bien peu philosophe qu'entendre que la vie devienne toute sagesse et toute philosophie.  (Pensée XXVII)
 
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La nature est la première à nous abuser ainsi, car c'est essentiellement par l'illusion et le mensonge qu'elle nous rend la vie aimable ou tout au moins supportable. (Pensée XXIX)

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Les hommes dénigrent toujours le présent pour faire l'éloge du passé. De même, la plupart des voyageurs, durant leurs déplacements restent amoureux de leur pays natal et le préfèrent avec une sorte de rage à tous ceux où ils se trouvent. et une fois rentrés chez eux, c'est avec la même passion qu'ils placent au-dessus de leur pays tous les autres lieux qu'ils ont visités. (Pensée XXX)

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À mesure qu'il avance dans la connaissance pratique de la vie, l'homme rabat chaque jour de cette sévérité avec laquelle les jeunes gens, cherchant sans relâche la perfection et mesure toutes les choses à l'idées qu'ils s'en font, ont tant de peine à pardonner les faiblesses et à estimer les pauvres vertus, éphémères et défaillantes, que l'on rencontre, parfois chez les autres.  (Pensée XXXII)
 
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Cela dit, nous devons bien admettre que si l'expérience de la vie sociale nous incite à l'indulgence plutôt qu'à la rigueur, il ne faut voir là qu'une nouvelle illustration de l'extrême misère de la condition humaine.  (Pensée XXXII)

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Les jeunes gens croient très souvent se rendre aimables en feignant la mélancolie. Certes, quand elle est feinte, la mélancolie peu-même plaire un moment [...] mais lorsqu'elle ne l'est pas, tout le monde la fuit. Seule la gaieté plaît et réussit dans le commerce des hommes, car, quoi qu'en pensent les jeunes gens, le monde, avec raison, n'aime pas les larmes, mais le rire. (Pensée XXXIV)
 
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Dans la vie, il n'est rien de plus intolérable, ni en fait de moins toléré, que l'intolérance. (Pensée XXXVII)

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L'amour-propre est si sensible, si démesurément pointilleux, qu'il est presque impossible qu'aucune parole, proférée à notre insu, et fidèlement rapportée, ne nous semble indigne de nous et ne nous irrite. On ne saurait dire toutefois combien nous violons souvent le précepte de ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas que l'on nous fit, et combien la liberté de parler d'autrui nous paraît, quand c'est nous qui la prenons, une conduite tout à fait innocente.  (Pensée XLI)

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Chez l'homme qui vient de dépasser la vingt-cinquième année, un nouveau sentiment se fait jour : il saisit tout à coup qu'il est plus âgé que nombre de ses amis, et s'aperçoit que le monde est rempli de gens beaucoup plus jeunes que lui, alors que jusqu'ici il se croyait occuper pour la vie le point culminant du bel âge. (Pensée XLII)

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Tu reconnaîtras la loyauté chez autrui en ce que , te fréquentant, il ne te laissera pas espérer de bons services, ni surtout en craindre de mauvais. (Pensée XLIII)

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Pendant ce temps-là, avec l'industrie arrivent en force la bassesse, la froideur, l'égoïsme, l'avarice, la fausseté et la perfidie mercantile; les manières et les passions les plus corruptrices et les plus indignes de l'homme civilisé se multiplient sans fin; et les vertus se font attendre.  (Pensée XLIV)
 
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Le temps est un grand remède contre la médisance, comme d'ailleurs contre toutes les peines de l'âme.  (Pensée XLV)

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La franchise peut aider lorsqu'elle est feinte ou que, du fait de sa rareté, personne n'y croit plus. (Pensée LVI)

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La timidité ne contient pas moins d'amour-propre que l'arrogance; elle en contient même plus, ou plutôt il s'y joint une plus grande sensibilité. C'est pour cette raison que les timides sont craintifs : ils se gardent de piquer les autres, non parce qu'ils se donnent plus d'importance que les insolents et les audacieux, mais pour éviter d'être piqués à leur tour, vu l'extrême douleur que leur cause chaque point qu'ils reçoivent. (Pensée LVIII)
 
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La Bruyère dit très justement qu'il est plus aisé de faire valoir un ouvrage médiocre par le nom que l'auteur s'est déjà acquis que pour un auteur de se faire un nom par un ouvrage parfait. On pourrait ajouter à cette remarque que le moyen le plus direct de gagner la renommée est d'affirmer avec une ferme assurance et le plus souvent possible qu'on la possède déjà. (Pensée LX)

 
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Il n'est au monde rien de plus rare qu'une personne que l'on peut supporter tous les jours.  (Pensée LXXVI)

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La timidité ne contient pas moins d'amour-propre que l'arrogance; elle en contient même plus, ou plutôt il s'y joint une plus grande sensibilité. C'est pour cette raison que les timides sont craintifs : ils se gardent de piquer les autres, non parce qu'ils se donnent plus d'importance que les insolents et les audacieux, mais pour éviter d'être piqués à leur tour, vu l'extrême douleur que leur cause chaque point qu'ils reçoivent. (Pensée LVIII)

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Le moyen le plus sûr de cacher aux autres les limites de son savoir est de ne jamais les dépasser. (Pensée LXXXVI)

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Celui qui a peu de commerce avec les autres hommes est rarement misanthrope. Les véritables misanthropes ne se trouvent pas dans le désert, ils sont dans le monde : ce n'est pas la philosophie, mais la vie sociale qui fait haïr les hommes. Et si, devenu misanthrope, on se retire de la société, on perd dans cette retraite sa misanthropie.  (Pensée LXXXIX)

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vendredi 24 novembre 2017

Le Soleil des Scorta - Laurent Gaudé


Le Soleil des Scorta
 
Laurent Gaudé



Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, je vous présente un livre qu'un ami m'a donné, pensant, comme l'action se passait en Italie, que ça me plairait et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il a mis dans le mille.

Je vous présente donc le livre Le Soleil des Scorta de Laurent Gaudé, prix Goncourt 2004.


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Le Soleil des Scorta
Auteur = Laurent Gaudé
Edition - Collection = Actes Sud pour l'original  (J'ai lu pour la version poche)
Date de première parution =  2004
 
Note pour le livre = 18 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur la quatrième de couverture
La lignée des Scorta est née d'un  viol et du péché. Maudite, méprisée, cette famille est guettée par la folie et la pauvreté. À Montepuccio, dans le sud de l'Italie, seul l'éclat de l'argent peut éclipser l'indignité d'une telle naissance. C'est en accédant à l'aisance matérielle que les Scorta pensent éloigner d'eux l'opprobre.

Mais si le jugement des hommes finit par ne plus les atteindre, le destin, lui, peut encore les rattraper.

C. Mon avis sur le livre
Ce livre est un véritable chef-d'œuvre ! Le moins que l'on puisse dire c'est qu'il n'a pas volé son Prix Goncourt.

Cette histoire qui s'étend sur quatre générations, qui alterne une action dans les Pouilles et un voyage avorté vers New-York, est absolument trépidante et est tellement bien écrite qu'on éprouve de la difficulté à lâcher le livre, jusqu'au dernier mot du dernier paragraphe. Le seul bémol que je pourrais émettre concerne les scènes un peu dérangeantes écrites par endroits, comme la scène avec le jeune qui force le curé à se déshabiller pour qu'il périsse nu sous les rayons du soleil.

En bref, un roman absolument magnifique que je recommande vraiment.


D. Quelques bons passages du livre
Une légende courait dans le village qu'à cette heure, un jour, un homme remonté un peu tard des champs avait traversé la place centrale. Le temps qu'il atteigne l'ombre des maisons, le soleil l'avait rendu fou. Comme si les rayons lui avaient brûlé le crâne. (p. 13)

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Je les entends rire tout autour de moi. Les hommes de Montepuccio. La terre qui boit mon sang rit. L'âne et les chiens rient aussi. Regardez Luciano Mascalzone qui croyait prendre Filomena  et dépucela sa sœur. Regardez Luciano Mascalzone qui pensait mourir triomphant  et qui gît là , dans la poussière, avec la grimace de la farce sur le visage...Le sort s'est joué de moi. Avec délices. Et le soleil rit de mon erreur...J'ai raté ma vie. J'ai raté ma mort...Je suis Luciano Mascalzone et je crache sur le sort qui se moque des hommes.  (p. 25)
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Il n'est pas en mon pouvoir d'inverser le cours des fleuves ni d'éteindre la lumière des étoiles...J'étais un homme. Je me suis tenu à ce qu'un homme peut faire. Aller jusque là-bas, frapper, à cette porte et faire l'amour à la femme qui m'ouvrait...Je n'étais qu'un homme. Pour le reste, que le sort se moque de moi, je n'y peux rien...Je suis Luciano Mascalzone et je descends plus profond dans la mort pour ne plus entendre les rumeurs du monde qui ricane sur moi...  (p. 27)

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Une famille devait naître de ce jour de soleil brûlant parce que le destin avait envie de jouer avec les hommes, comme les chats le font parfois, du bout de la patte, avec des oiseaux blessés.  (p. 27)
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"Vous êtes une bande de mécréants ! Qu'une idée aussi odieuse ait pu naître dans vos esprits montre bien que le diable est en vous. Le fils d'Immacolata est une créature de Dieu. Plus que chacun d'entre vous. Une créature de Dieu. Plus que chacun d'entre vous. Une créature de Dieu, vous m'entendez, et soyez maudits si vous touchez à un seul de ses cheveux ! Vous vous dites chrétiens mais vous êtes des animaux. Vous mériteriez que je vous laisse à votre crasse et que le Seigneur vous punisse. Cet enfant est sous ma protection, vous entendez ? Et qui osera toucher à un seul de ses cheveux aura affaire à la colère divine. Tout ce village pue la crasse et l'ignorance. Retournez à vos champs. Suez comme des chiens puisque vous ne savez faire que cela. Et remerciez le Seigneur de faire pleuvoir de temps à autre, car c'est encore trop pour vous." (pp. 34-35)

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Lorsque arriva le dimanche des Morts, le curé ouvrit enfin grandes les portes de l'église et pour la première fois depuis longtemps, les cloches volèrent. "Je ne vais tout de même pas punir les morts parce que leurs descendants sont des crétins."  (p. 36)
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Il avait beaucoup maigri. Comme si la mort, avant de prendre les hommes, avait besoin de les alléger.  (p. 46)

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L'absence des Scorta les avait empêchés de s'acquitter d'un devoir sacré : creuser eux-mêmes le trou pour enterrer leur mère. La piété filiale exige ce dernier geste de la part des fils. Maintenant qu'ils étaient revenus, ils étaient décidés à honorer la dépouille de leur mère. La solitude, la fosse commune, le pacte bafoué, c'était trop d'affronts. Ils convinrent que la nuit même, ils s'armeraient de pelles et iraient déterrer la Muette. Qu'elle repose dans un trou à elle, creusé par ses fils. Et tant pis si c'était à l'extérieur de l'enceinte du cimetière. Mieux valait cela que la terre sans nom d'une fosse commune pour l'éternité. (p. 75)

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La relation qu'entretenait Montepuccio avec les Scorta était faite d'un mélange indémêlable de mépris, de fierté et de crainte. En temps ordinaire, le village ignorait Carmela, Domenico et Giuseppe. Ce n'étaient que trois crève-la-faim, fils de brigand. Mais dès qu'on voulait toucher à un de leurs cheveux, ou attenter à la mémoire de Rocco le Sauvage, une sorte d'élan maternel courait dans tout le village et on les défendait comme une louve défend sa portée. "Les Scorta sont des vauriens, mais ils sont des nôtres", voilà ce que pensaient la plupart des Montepucciens. Et puis, ils étaient allés à New York. Et cela leur conférait quelque chose de sacré qui les rendait intouchables aux yeux de la plupart des villageois.  (p. 89)

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Les créanciers, à cette époque, à Montepuccio, pratiquaient leur métier de façon simple. On se mettait d'accord sur une somme, sur un taux et sur une date pour le remboursement. Le jour dit, on apportait l'argent. Il n'y avait ni papier ni contrat. Aucun témoin. Que la parole donnée et la foi en la bonne volonté et en l'honnêteté de son interlocuteur. Malheur à qui n'honorait pas ses dettes. Les guerres de famille étaient sanglantes et interminables. (p. 115)

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Il en était ainsi du bureau de tabac et des Scorta. Ils le maudissaient et le vénéraient tout à la fois, comme on vénère qui vous fait manger et comme on maudit qui vous fait vieillir prématurément.  (p. 116)

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Ce que l'on dit de vous, l'histoire que l'on vous prête, c'est cela qui compte.  (p. 132)

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"Vous vous dites chrétiens, dit-il, et vous venez chercher réconfort auprès de Notre Seigneur parce que vous le savez bon et juste en toute chose, mais vous entrez dans Sa demeure et vous avez les pieds sales et l'haleine chargée. Je ne parle pas de vos âmes, qui sont noires comme l'encre de seiche. Pécheurs. Vous êtes nés pécheurs, comme nous tous, mais vous vous complaisez dans cet état, comme le cochon se complaît dans la fange.

Il y avait une couche épaisse de poussière sur les bancs de cette église lorsque j'y suis entré il y a quelques jours. Quel est ce village qui laisse la poussière recouvrir la demeure du Seigneur ? Pour qui vous prenez-vous pour tourner ainsi le dos à Notre Seigneur ? Et ne me parlez pas de votre pauvreté. Ne me parlez pas de la nécessité de travailler jour et nuit, du peu de temps que laissent les champs. Je viens de terres où vos champs seraient considérés comme les jardins de l'Eden. Je viens de terres où le plus pauvre d'entre vous serait traité comme un prince.

Non. Avouez-le, vous êtes perdus. Je sais vos cérémonies de paysans. Je les devine à regarder vos trognes. Vos exorcismes. Vos idoles de bois. Je sais vos infamies contre le Tout-Puissant, vos rites profanes. Avouez-le et repentez-vous, tas de torgneculs. L'Eglise peut vous offrir son pardon et faire de vous ce que vous n'avez jamais été, des chrétiens sincères et honnêtes. L'Eglise le peut car elle est bonne avec les siens, mais il faudra passer par moi et je suis venu ici pour vous faire une vie impossible.

Si vous persévérez dans vote ignominie, si vous fuyez l'Eglise et méprisez son prêtre, si vous continuez à vous adonner à des rites de sauvages, écoutez ce qu'il adviendra et n'en doutez pas : le ciel se couvrira et il pleuvra en été pendant trente jours et trente nuits. Les poissons éviteront vos filets. Les oliviers pousseront par les racines. Les ânes accoucheront de chats aveugles. Et de Montepuccio, bientôt, il ne restera rien. Car telle aura été la volonté de Dieu. Priez pour votre miséricorde. Amen." (pp. 138-139)

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On ne devrait pas avoir les yeux morts lorsqu'on a son âge. Ce gamin a bu la tristesse du monde.  (p. 146)
 
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Que dirais-tu, répondit Giuseppe, d'un homme qui, au terme de sa vie, déclarerait que le jour le plus heureux de son existence fut celui d'un repas ? Est-ce qu'il n'y a pas de joies plus grandes dans la vie d'un homme ? N'est-ce pas le signe d'une vie misérable ? Est-ce que je ne devrais pas avoir honte ? Et pourtant, je t'assure, chaque fois que j'y réfléchis, c'est ce souvenir-là qui s'impose. Je me souviens de tout. Il y avait du risotto aux fruits de mer qui fondait dans la bouche. Ta Giuseppina portait une robe bleu ciel. Elle était belle comme un cœur et s'activait de la table à la cuisine, sans cesse. Je me souviens de toi, au four, suant comme un travailleur à la mine. Et le bruit des poissons qui sifflaient sur le gril. Tu vois. Après une vie entière, c'est le souvenir le plus beau de tous. Est-ce que cela ne fait pas de moi le plus misérable des hommes ?  (p. 157)

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Nous n'avons été ni meilleurs ni pire que les autres, Elia. Nous avons essayé. C'est tout. De toutes nos forces, nous avons essayé. Chaque génération essaie. Construire quelque chose. Consolider ce que l'on possède. Ou l'agrandir. Prendre soin des soins. Chacun essaie de faire au mieux. Il n'y a rien à faire d'autre que d'essayer. Mais il ne faut rien attendre de la fin de la course. Tu sais ce qu'il y a, à la fin de la course ? La vieillesse. Rien d'autre. Alors écoute, Elia, écoute ton vieil oncle Faelucc' qui ne sait rien de rien et n'a pas fait d'études. Il faut profiter de la sueur. C'est ce que je dis, moi. Car ce sont les plus beaux moments de la vie. Quand tu te bats pour quelque chose, quand tu travailles jour et nuit comme un damné et que tu n'as plus  le temps de voir ta femme et tes enfants, quand tu sues pour construire ce que tu désires, tu vis les plus beaux moments de ta vie. Crois-moi. (p. 160)
 
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Tout le village eut le sentiment, en voyant passer le cercueil, que c'était la fin d'une époque. Ce n'était pas Raffaele qu'on enterrait, c'était tous les Scorta Mascalzone. On enterrait le vieux monde. Celui qui avait connu la malaria et les deux guerres. Celui qui avait connu l'émigration et la misère. On enterrait les vieux souvenirs. Les hommes ne sont rien. Et ne laissent aucune trace. Raffaele quittait Montepuccio et tous les hommes sur son passage enlevèrent leur chapeau et baissèrent la tête, conscients qu'à leur tour, ils ne tarderaient pas à disparaître et que cela ne ferait pas pleurer les oliviers.  (p. 199)

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Je sais comment je finira, don Salvatore. J'ai entrevu ce que seront mes dernières années. Je vais perdre la tête. Ne dites rien. Je vous l'ai expliqué, cela a déjà commencé. Je vais perdre mes esprits. Je confondrai les visages et les noms. Tout se brouillera. Je sais que ma mémoire blanchira et que je ne distinguerai bientôt plus rien. Je serai un petit corps sec sans souvenir. Une vieille femme sans passé [...] J'oublierai ce qui m'entoure et je resterai en compagnie de mes frères en pensée. Les souvenirs s'effaceront. C'est bien. C'est une façon de disparaître qui me convient. J'oublierai ma propre vie. J'avancerai vers la mort sans crainte ni réticence. Il n'y aura rien sur quoi pleurer. Ce sera doux. L'oubli me soulagera de mes peines. J'oublierai que j'avais deux fils et qu'un d'entre eux m'a été enlevé. J'oublierai que Donato est mort et que la mer a gardé son corps. J'oublierai tout. Ce sera plus facile. Je serais comme une enfant. Oui. Cela me va. Je vais me diluer tout doucement. Je mourrai chaque un peu. J'abandonnerai Carmela Scorta sans même y penser. Le jour de ma mort, je ne me souviendrai même plus de ce que j'étais. Je ne serai pas triste de quitter les miens, ils me seront devenus étrangers.   (pp. 214-215)

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"Les olives sont éternelles. Une olive ne dure pas. Elle mûrit et se gâte. Mais les olives se succèdent les unes aux autres, de façon infinie et répétitive. elles sont toutes différentes mais leur longue chaîne n'a pas de fin. Elles ont la même forme, la même couleur, elles ont été mûries par le même soleil et ont le même goût. Alors oui, les olives sont éternelles. Comme les hommes. même succession infinie de vie et de mort. La longue chaîne des hommes ne se brise pas. Ce sera bientôt mon tour de disparaître. La vie s'achève. Mais tout continue pour d'autres que nous."  (p. 244)


 
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