jeudi 21 septembre 2017

Ricordi - Christophe Grossi


Ricordi
 
Christophe Grossi



Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, je vous présente un livre que j'ai reçu via l'Opération Masse Critique Babelio. Quand je l'ai reçu, je dois avouer que j'ai été un peu décontenancé par la mise en page : en effet, le livre n'est constitué que de 480 petites phrases commençant par la phrase en italien "Mi ricordo"  (Je me souviens).  Mais tout de suite, cela m'a rappelé un classique de la littérature françaises : les célèbres fragments du livre Je me souviens de Georges Pérec.

Je vous présente donc le livre Ricordi de Christophe Grossi


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Ricordi
Auteur = Christophe Grossi
Edition - Collection = L'Atelier Contemporain
Date de première parution =  2014

Note = 13 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur la quatrième de couverture
Parce que toute histoire est trouée et chaque souvenir un récit, parce que je ne pouvais accepter que la perte des origines italiennes soit synonyme d'abandon ou disparition, les ricordi - ces souvenirs qui appartenaient à d'autres que moi et sont désormais aussi les miens - ont jailli dans le désordre, entre liste et litanie, à la manière de Joe Brainard ou de Georges Perec.

Ici, Mi ricordo ne veut pas dire "Je me souviens" mais "Je se souvient" : de Turin, d'Alba, des Langhe, d'histoires d'amour, de mensonges, de trahisons, d'amnésies, de volontés d'oubli et de désirs de fuir, d'Antonioni, Bolis, D'Arzo, De Sica, Fenoglio, Loren, Luzi, Magnani, Mangano, Pasolini, Patellani, Pavese, Rossellini...

Tout ce qui est écrit dans Ricordi a réellement eu lieu en Italie dans les années 40-60, à quelques débordements près, et tout est vrai - sauf les souvenirs.

C. Mon avis sur le livre
Ce livre peut vraiment être considéré comme un remake italien du Je me souviens de Georges Pérec.

Il est vrai que lus les uns après les autres, de manière rectiligne, il est vrai que les "Mi ricordo" ne semblent pas avoir grand intérêt, mais ce qui est chouette dans cette lecture, c'est qu'on se rend compte, au fil de la lecture, qu'il s'agit en réalité de diverses petites histoires (le "règne" de Mussolini, la Résistance avec les grèves dans les usines italiennes (notamment chez Fiat) durant la Seconde Guerre mondiale, l'histoire de l'Arte povera italien, une histoire de Miss Italie, un parcours du cinéma italien, diverses citations de grands artistes...) découpées et mélangées (comme un certain embrouillamini dans les souvenirs humains) qui donnent certes un côté déconcertant à l'œuvre mais qui, une fois les histoires réassemblées donnent un point de vue relativement clair et intéressant de l'Histoire italienne (tant politique qu'artistique).

Qui plus est, en plus de ces "mi ricordo", le livre est ponctué de doubles pages de dessins à la signification tout aussi mystérieuse, ce qui peut nous amener à réfléchir pour quérir une signification à ces dessins comme pour un test de Rorschach, ce qui ajoute un certain intérêt à l'œuvre.

Bref, un voyage mi-littéraire, mi-pictural dans l'Italie contemporaine qui suscite tout de même un peu de réflexion pour savoir bien le lire, ce qui peut parfois rebuter.
 
D. Quelques bons passages du livre
8. Mi ricordo : quand l'Italie est devenue notre bégaiement, fausse prière ou excuse bidon, un nom sur le bout d'une autre langue. 

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25. Mi ricordo : que du Néoréalisme à la Dolce Vita, la RAI vécut le grand moment du passage de la radio à la télévision  
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26. Mi ricordo : de ceux qui ont perdu la mémoire de leurs origines. 

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43. Mi ricordo : que si on pouvait arranger les moments difficiles passés, comme on maquille une dépouille, on n'aurait plus rien à écrire.  
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51. Mi ricordo : que Mussolini a notamment dit : "Le peuple est une putain et il va avec l'homme qui gagne." 

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57. Mi ricordo : qu'avouer, c'est mentir deux fois.  

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58. Mi ricordo : que "La mort a pour tous un regard." ("Per tutti la morte ha uno sguardo." (Cesare Pavese)

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70. Mi ricordo : que Michelangelo Antonioni savait filmer le mal-être comme personne, et les non-dits, et le manque d'affection.

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115. Mi ricordo : que Turin est une ville où les solitudes se croisent avant de sombrer dans la folie ou la mort.

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118. Mi ricordo : que le poème de Mario Luzi, Près du Bisenzo, dit l'impossibilité de juger une époque au moment où elle est vécue. 
 
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121. Mi ricordo : quand il disait qu'avouer est d'abord raconter sa vision des choses, sa version : c'est devenir le narrateur de sa propre histoire. 

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167. Mi ricordo : quand l'Italie n'était qu'une cible sur laquelle se plantaient des fléchettes couleur fasciste, droite catholique et mafia. 

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230. Mi ricordo : de cet homme qui parlait du cinéma comme d'autres parlaient du Calcio ou du Giro : même fierté d'appartenir à une communauté. 

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243. Mi ricordo : du premier regard qu'échangèrent Marcello Mastrioanni et Stefania Sandrelli dans Divorce à l'italienne.


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245. Mi ricordo : que déjà dans ce siècle pourri le mot était le meurtre de la chose.

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278. Mi ricordo : qu'il y avait autant de résistants et de fascistes convaincus qu'il y avait d'opportunistes et d'attentistes.

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303. Mi ricordo : que les souvenirs se déforment, déforment, se reforment et que les mots s'adaptent, adaptent, rangent, arrangement, dérangent.

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305. Mi ricordo : quand ce partisan n'osa pas avouer aux camarades que ses émotions n'étaient que littéraires, cinématographiques et musicales. 

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306. Mi ricordo : quand il s'est dit que cet homme lui ressemblait : même refus du monde dans le regard inquiet et même bouche de mythomane.

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351. Mi ricordo : que le bordel était le lieu du refuge de la liberté collective et de la tolérance dans un pays intolérant.

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357. Mi ricordo : du début du tournage de La Dolce Vita à Cinecittà.


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393. Mi ricordo : de celui-là qui était parti pour Ellis Island avec une autre femme que la sienne alors qu'on le croyait mort sous les bombes.

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403. Mi ricordo : du mouvement néoréaliste qu'on attribuait à n'importe quelle création : il suffisait d'avoir faim de réalité.


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414. Mi ricordo : que la vérité est toujours si prévisible que rien ne vaut la fiction.

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425. Mi ricordo : de cette époque d'avant la télévision et qu'aujourd'hui on compare souvent à un monde disparu.

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446. Mi ricordo : quand il s'est demandé s'il devait franchir la frontière et retourner la terre, la langue et les mensonges de ses parents.


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480. Mi ricordo : que ces ricordi étaient dispersés, flous, retenus, perdus, avant de s'imposer en héritage.


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samedi 16 septembre 2017

Surface de réparation - Olivier El Khoury


Surface de réparation
 
Olivier El Khoury



Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, je vous présente ma troisième lecture pour cette rentrée littéraire 2017. Ce livre est un peu particulier pour moi, parce que je connais personnellement l'auteur et c'est avec la plus grande attention que j'ai lu ce livre qui, s'il n'avait pas été de cet auteur ne m'aurait sans doute jamais intéressé, car le football est vraiment un domaine qui me passe au-dessus...

Il s'agit donc de Surface de réparation d'Olivier El Khoury


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Surface de réparation  
Auteur = Olivier El Khoury
Edition - Collection = Notabilia
Date de première parution =  2017
Nombre de pages =  139 pages


Note pour le roman = 14 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur la quatrième de couverture
Bleu et noir : les couleurs du club de foot de Bruges, dont la folle passion a été transmise dès sa naissance au narrateur par son père, comme une malédiction donnant à voir en toute chose une partie perdue d'avance. Naviguant entre espoirs et déceptions, entre les inquiétudes face à l'avenir d'un jeune homme aussi séduisant et brillant que paumé et maladroit, - par ailleurs arabe par temps d'alerte au terrorisme - et la chaleur des amitiés éternelles, les cuites au soleil, les voyages qui tournent au fiasco, les études qui n'ont de scientifiques que le nom, les jobs successifs et les amours catastrophiques, Olivier El Khoury construit ici une sorte de roman d'apprentissage en dix-sept tableaux où les situations, souvent très drôles, vont au fil du temps, comme des victoires et des défaites, offrir de nouvelles clefs de lecture à son héros ainsi qu'une vision restaurée de l'existence.

Premier roman d'Olivier El Khoury, Surface de réparation est une quête d'équilibre dans un monde qui valse, portée par une voix d'une fraîcheur exaltante où s'entendent, déjà, l'humour et l'humanisme des plus grands écrivains.

C. Mon avis sur le livre
Comme je l'ai déjà dit dans l'introduction, le premier élément qui a suscité en moi l'envie de lire ce livre est le fait que je connaissais personnellement l'auteur, parce que le thème, à la base, ne m'intéressait pas du tout...mais je peux vous dire que pour un premier coup...il a mis dans le mille

On connaissait la célèbre rengaine "Sex and drugs and rock'n'roll"...Dans ce roman, c'est plutôt "Sexe, Football and Alcool". Dans une prose agréable, plutôt libérée (allant parfois jusqu'à la vulgarité, qu'on lui pardonne volontiers) agrémentée de temps à autre de comparaisons assez surréalistes mais comiques, Olivier El Khoury nous livre le parcours assez chaotique (mais relativement comique) d'un homme plutôt paumé qui a vraiment tous les vices : obsédé sexuel (à telle que certaines descriptions peuvent mettre certains lecteurs mal à l'aise), une envie irrépressible d'alcool et une vie professionnelle relativement mitigée, tout cela surmonté par...sa passion dévorante pour le Club de Bruges (il fallait évidemment un peu de football, sinon cela n'aurait eu aucun sens.)

De plus, cette histoire, paraît tellement surréaliste de par sa force comique qu'il est difficile de lâcher le livre une fois qu'on l'a ouvert.

Même si au premier abord, au vu du titre et de la couverture, on a l'impression qu'on lira un livre dont le football est le sujet-cible, il n'en n'est absolument rien : il sert, certes de clé de voûte à la narration, mais il demeure noyé dans le reste des turpitudes du narrateur. Donc, même ceux qui, comme moi, détestent le foot pourront apprécier ce roman.

Petit paragraphe personnel : il est vrai que je n'ai pas pu m'empêcher, à mesure que je lisais ce livre, de penser à l'auteur et au fait que les évènements décrits auraient pu effectivement lui arriver.

Bref, grâce à cette prose plutôt libre, se rapprochant fortement l'oralité, qui a le mérite de rendre la lecture fluide et un personnage assez grandguignolesque, Olivier El Khoury nous livre un premier roman tout à fait truculent et drôle à lire que tout le monde pourra apprécier, les fans de foot comme les autres...


Reste à savoir s'il continuera sur cette voie...c'est tout ce que j'espère.
 
D. Quelques bons passages du livre
C'est pas qu'il m'aimait pas mon père, ou qu'il était pas heureux de me voir arriver, non. C'est pas pour ça qu'il a pesté quand il a appris la nouvelle. J'arrivais au mauvais moment, tout simplement. Question de timing. En y repensant, j'aurais sans doute réagi de la même manière. Si mon gamin avait décidé de naître au moment précis où le Club de Bruges était mené au score contre le rival invétéré à deux journées de la fin du championnat, on n'aurait pas pu me décoller de l'écran pour me cloîtrer dans une chambre d'hôpital à entendre ma femme et mon marmot brailler en cœur.  (p. 11)

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Ca commençait à faire un bail que les attentats avaient eu lieu, mais la méfiance des meufs envers l'exotisme de par là-bas était toujours bien présente. Elle s'était déjà inscrite dans les mœurs avec la puissance d'un dogme, mais je devais forcer le destin que Vénus et Mars tentaient de m'imposer et me sortir de ce bourbier. J'étais peut-être aussi fort que les dieux, finalement, qui pouvait prétendre le contraire ? J'étais en vie, moi, au moins. C'était pas rien comme preuve.  (p. 44)
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Mais en vrai, le tournant terroriste me forçait à recycler mes pratiques de séduction inconsistantes. Mon cœur de cible changeait clairement. Je passais de la nigauderie à la jugeote. Le singe qui jouait des timbales dans un cerveau vide laissait place aux connections neuronales époustouflantes et c'était une autre paire de manches. Mes tours n'opéraient que sur des sujets superficiels et lents d'esprit, qui n'en avaient que pour mes beaux yeux et la taille de mon chibre. Les intellos, c'était une tout autre affaire, mais elles étaient actuellement la seule espèce susceptible de surpasser la peur que mon faciès inspirait. Je partais à la conquête de la raison.  (p. 45)

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Devoir choisir entre le rôle de victime ou de salope, c'était un peu l'histoire de ma vie. Le bitume new-yorkais avait décidé à ma place.  (p. 52)
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Ca se gaussait pas mal de mon sort, y avait un accord spontané pour considérer que ma peine ne rimait à rien. Voilà, ça coulait de source. Mon malheur en valait pas le coup, point. J'aurais aimé les voir leurs crises de détresse à eux. Comme si y avait une échelle dans la misère. Ils me poussaient la tête en disant que j'allais m'en remettre, puis ils éclataient de rire. Ca se pintait sévère, moi je faisais pareil mais je restais à l'écart. Y en a même un qui jouait à la guitare et improvisait des morceaux grossiers qui ironisaient sur la défaire de Bruges. Je souriais poliment mais mon sang pleurait à chaudes larmes.  (pp. 52-53)

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Ces seins me regardaient avec provocation, comme dans un haka néo-zélandais.   (p. 54)

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Sur l'écran, je regardais les gradins. Je reconstruisais mentalement la tribune de presse où je m'étais trouvé plus tôt. Avec la honte de celui qui sait pourquoi il se hait, mais qui ne pourra jamais cesser de le faire, je me souvenais de la manière avec laquelle j'invectivais l'arbitre. Je l'exhortais à "rentrer à la niche" et le traitais de "vendu" ou de "pédale".  (p. 69)

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On sous-estime largement l'importance de la matière grise dans le football, même au plus haut niveau. Sans blague, la plupart des mecs ont le Q.I. d'une chèvre et je leur en veux pas, mais un brin de bon sens dans cet amas de testostérone, ça tirerait le truc vers le haut. Sérieux les pros passent leurs journées à s'entraîner, à jouer à la console et à fréquenter des mannequins. Respirez un coup, les gars, ça coûte rien, une petit douche de savoir de temps à autre. Si les grands écrivains n'avaient étudié que la littérature, ça se saurait. En tout cas, la constante en matière de réussite en football, c'est la concavité du crâne, ce qui est absolument aberrant.  (p. 74)

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À partir d'un certain âge, la gagne, on l'a bien cernée. On en parle pour faire genre mais on y croit pas, c'est comme faire la vaisselle sans produit, on sait que c'est crasse mais on s'en contente, on fait mine que c'est pareil alors que ça coûterait rien d'y mettre une petit goutte de savon. La défaite, c'est de l'entraînement, au fond.  (p. 77)

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Elle me faisait le même effet que la ville de Paris : tellement sûre de sa beauté que ça la rendait insupportable.  (p. 86)
 
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J'étais en train de lire dans le salon quand mon père m'a appelé depuis la cuisine. Ca n'augurait rien de bon. Les discussions les plus délicates avaient toujours lieu dans cette cuisine, je n'y échapperais pas. J'ai fermé mon bouquin et l'ai rejoint en me demandant ce qui allait y passer cette fois-ci. Il briserait la glace en pointant un article sur Bruges dans le journal du matin, et puis il dévierait maladroitement sur un point sensible de mon avenir au point mort. Je connaissais le schéma. J'acquiescerais, préciserais que j'essayerais, et puis j'oublierais. Jusqu'à la prochaine remontrance. (p. 98)

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Baiser n'est pas une sinécure. Ces rendez-vous me prenaient le plus clair de mon temps, et l'organisation que cela me demandait m'épuisait. J'envisageais cette activité comme un boulot à partir entière pour lequel je n'étais pas rémunéré.  (p. 117)

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J'avais démarché quelques éditeurs pour qu'ils publient mon manuscrit. J'avais bel et bien laissé tomber les poèmes pour tenter de raconter des histoires. J'avais pas beaucoup d'espoir et je faisais ça pour rendre mes parents plus tolérants face à mon apathie. Ils étaient convaincus que je serais le prochain grand écrivain de ma génération, le nouveau Amin Maalouf, espérait mon père. Il avait hâte d'envoyer mon premier chef-d'œuvre au pays pour leur montrer de quel bois se chauffait son fiston. Etre un écrivain en herbe a bien plus de charme que d'être un écrivain publié. Surtout que ça laisse la possibilité de se vautrer complètement, ce que je trouvais assez excitant. La défaite, ha !   (p. 119)

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              challenge rentrée littéraire 2017
 
 
               
 

mardi 12 septembre 2017

Au bonheur des fautes - Muriel Gilbert


Au bonheur des fautes
 
Muriel Gilbert


Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, exceptionnellement, je ne vous présenterai pas de livre de la rentrée littéraire (les prochains billets concerneront ces romans de la rentrée, ne vous inquiétez pas). Cette fois-ci, je vous présente un livre qui me touche de près, car j'exerce (pour le moment) le même métier que l'auteure : je suis également correcteur professionnel mais pour une maison d'édition...


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Au bonheur des fautes. Confessions d'une dompteuse de mots.
Auteur = Muriel Gilbert
Edition - Collection = La Librairie Vuibert
Date de première parution =  2017
Nombre de pages =  239 pages


Note pour l'essai = 17 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur le site de l'éditeur
Comme le chat aime les souris, moi j'aime les fautes. Les attraper, c'est mon plaisir - et mon gagne-pain; je suis correctrice au journal Le Monde.
Les fautes, elles sont partout car tout le monde en fait. Beaucoup sont drôles ou instructives, certaines sont belles comme des bijoux précieux. 
Avec ce livre, j'ai voulu vous ouvrir la porte du bureau des correcteurs, lieu mystérieux où l'on tutoie les dictionnaires et où l'on s'interroge sur la couleur des vaches, la différence entre une mitraillette et une mitrailleuse, les noms des fromages et les accords du participe passé.
Mais je partage aussi mes trucs et astuces pour déceler les fautes en un clin d'œil et vous verrez qu'à l'heure des logiciels de correction rien ne remplace un bon vieux stylo rouge...
 

C. Mon avis sur le livre
De prime abord, on pourrait se dire qu'un livre sur le parcours d'une correctrice professionnelle peut paraître rébarbatif et peu intéressant...mais croyez-moi, ce livre, c'est tout le contraire.

Muriel Gilbert décrit son métier avec une plume extrêmement légère, avec une veine humoristique qui ne se dément pas du début à la fin du livre. Grâce à ce style, la moindre petite anecdote sur le métier devient absolument passionnante.

Il faut dire également que tous les petits travers du métier y passent : de la manie du correcteur à corriger tous les textes, tout le temps au fameux stylo rouge du correcteur, en passant par les lecteurs mécontents parce qu'ils ont trouvé une faute dans leur journal (qui ne s'est pas énervé devant une faute d'orthographe dans un journal ou une autre publication à grand tirage ?) ou même à la formation qu'elle a suivie pour devenir correctrice (formation dont j'ignorais l'existence moi-même)

Qui plus est, tout au long de l'ouvrage, sont disséminées (comme une sorte de bonus) de petits rappels orthographiques et syntaxiques qui nous permettent d'apprendre ou de réapprendre les règles de grammaire, des plus élémentaires aux plus casse-pieds...

Donc, un livre absolument passionnant sur un métier tout aussi passionnant, mais qui, malheureusement, est de plus en plus méprisé (Muriel Gilbert dit elle-même qu'il y a vingt ans, les éditeurs avaient des services de correction, alors qu'aujourd'hui, il n'y a presque plus de correcteurs dans ces maisons, ce qui donne parfois des livres bourrés de fautes d'orthographe, car on ne prend pas la peine de les relire) que je recommande à tous ceux qui s'intéressent à ce métier devenu si rare, mais qui demeure si indispensable.

PS : En espérant qu'il n'y ait pas de faute dans le papier, sinon j'aurai l'air fin....
 
D. Quelques bons passages du livre

Malheureusement, pas de passages retenus pour ce livre, car comme je l'ai emprunté à la bibliothèque, pas de marquage possible, mais croyez-moi.... IL VAUT VRAIMENT LE COUP !



 

dimanche 27 août 2017

Un certain M. Piekielny - François-Henri Désérable


Un certain M. Piekielny
 
François-Henri Désérable



Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, je vous présente ma seconde lecture pour cette rentrée littéraire 2017. Il s'agit du dernier roman de François-Henri Désérable qui nous emmène dans l'univers du grand écrivain français Romain Gary à travers les références à ce fameux M. Piekielny que l'on retrouve également dans le chapitre VII de La Promesse de l'Aube.



A. Caractéristiques du livre

Titre =  Un certain M. Piekielny
Auteur = François-Henri Désérable
Edition - Collection = Gallimard
Date de première parution =  2017
Nombre de pages =  244 pages


Note pour le roman = 17 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur le site de l'éditeur
« Quand tu rencontreras les grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire : au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M. Piekielny..."

Quand il fit la promesse à ce M. Piekielny, son voisin, qui ressemblait à "une souris triste", Roman Kacew était enfant. Devenu adulte, résistant, diplomate, écrivain sous le nom de Romain Gary, il s'en est toujours acquitté : "Des estrades de l'ONU à l'Ambassade de Londres, du Palais Fédéral de Berne à l'Elysée, devant Charles de Gaulle et Vychinski, devant les hauts dignitaires et les bâtisseurs pour mille ans, je n'ai jamais manqué de mentionner l'existence du petit homme.", raconte-t-il dans La Promesse de l'Aube, son autobiographie romancée.

Un jour de mai, des hasards m'ont jeté devant le n°16 de la rue Grande-Pohulanka. J'ai décidé, ce jour-là, de partir à la recherche d'un certain M. Piekielny.

C. Mon avis sur le livre
Un seul adjectif peut qualifier ce livre : EXCELLENT !

Le roman se structure en trois niveaux qui s'enchâssent de la première à la dernière page : dans le premier niveau, l'auteur fait ses recherches sur la vie de ce fameux M. Piekielny, ce qui débouche directement sur le deuxième niveau dans lequel l'auteur réécrit, à la manière de La Promesse de l'Aube, la vie de Romain Gary, avec de nouveaux détails, de nouvelles rencontres, de nouveaux grands évènements de sa vie, très intéressants (qui nous permettent, au passage de ré-envisager, sous un jour nouveau l'œuvre de l'auteur) et enfin, nous voyons poindre le troisième niveau : un parallèle entre la vie de Romain Gary et la propre vie de l'auteur François-Henri Désérable (celle-ci romancée ou non telle est la question) notamment par l'intermédiaire de leurs mères respectives...

Du point de vue de l'écriture, j'avais un petit peu peur avant de commencer le roman, mais ce fut également une très bonne surprise : une écriture légère, drôle et fluide qui nous fait enchaîner les pages à une vitesse insoupçonnée. De plus, les anecdotes propres à Romain Gary sont toujours très passionnantes, mention particulière au récit de son passage dans l'émission Apostrophes de Bernard Pivot après l'obtention de son second prix Goncourt (encore caché à ce moment-là). En outre, le fait que les trois niveaux s'enchâssent permet à François-Henri Désérable de maintenir le suspense sur les résultats de ses recherches sur le fameux M. Piekielny jusqu'à la fin... qui est plutôt inattendue.

En somme, un excellent roman de cette rentrée littéraire qui pourrait, peut-être, comme j'ai pu le lire, ici ou là, devenir le troisième Goncourt de Romain Gary (par procuration cette fois-ci).
 
D. Quelques bons passages du livre
De la Lituanie je n'avais qu'une image naïve et sommaire, aux contours imprécis. Les époques se confondaient, se télescopaient dans mon esprit en un méli-mélo folklorique et loufoque : je voyais, pêle-mêle, des chevaliers cabrant leurs montures au milieu de rues grises, le Petit Père des Peuples empoignant Gediminas au collet, ou des apparatchiks livrant combat au Royaume des Tatars. (p. 16)

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Comment distinguer ce qui relève de la littérature de ce qui n'en est pas ? "Si l'on ne peut trouver de jouissance à lire et relire un livre, disait Oscar Wilde, il n'est d'aucune utilité de le lire même une fois."  C'est un critère subjectif, excessif, largement excessif, tout aussi largement exclusif; j'y souscris : chaque fois qu'il y a désir de relecture, il y a littérature.  (p. 23)
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Tout n'était pas foutu : il y avait encore des gens en ce bas monde pour poser des roses aux pieds des écrivains.  (p. 28)

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La mémoire est despotique, mouvant et sélective, elle trie arbitrairement, selon son bon plaisir. Ainsi oublie-t-on peu à peu le visage de sa grand-mère mais demeure le souvenir vivace, précis, immuable d'une partie de scrabble avec elle. Où est donc la logique ? Je n'en sais rien. On oublie les titres des films qu'on a vus, des livres qu'on a lus et on se souvient d'une scène, d'une phrase ou de tout un chapitre. Je n'avais pas oublié le chapitre VII de la Promesse. Ni bien sûr le nom de M. Piekielny. (p. 30)
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Mais après tout, s'il plaît à l'écrivain de penser qu'en ce domaine il est bel et bien tout-puissant, que rien n'est à l'œuvre sinon sa seule volonté, pure, inaltérable dénuée de contraintes, au nom de quoi viendrait-on lui ôter ce plaisir ? Pourquoi ne pas le laisser se bercer d'illusions ? Faut-il vraiment lui dire qu'en vérité, c'est le sujet qui le choisit, bien plus qu'il ne choisit son sujet ? Des évènements hétéroclites, en apparence anodins et dont la logique lui échappe, se succèdent dans un désordre trompeur; peu à peu , voilà qu'ils s'agencent parfaitement, qu'ils font sens; l'idée germe, chemine et l''écrivain, frappé par l'évidence, se frappe le front, eurêka, il tient son sujet; le livre est là, il peut déjà le lire en esprit : il n'y a plus qu'à écrire.  (p. 33)

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Je ne sais si je crois en Dieu ou au hasard - et qu'est-ce que le hasard, sinon le Dieu des incroyants ?   (p. 33)

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Nous partagions un vice inavouable quoique impuni par la loi : nous écrivions. Nous nous revîmes, nous devînmes très amis.  (p. 50)

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Me promenant dans Vilnius, je pensais donc à Venise. Vilnius était l'anti-Venise. Le temps y avait opéré selon des modalités différentes, avec des conséquences opposées ; d'un côté - Venise - la cristallisation du passé, et de l'autre - Vilnius - son anéantissement pur et simple (p. 58)

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Mais revenons à Gary. Est-ce que parlant de moi ce n'est pas de lui que je parle ? Je crois savoir ce qu'est l'exigence d'une mère; j'avais une Mina Kacew, moi aussi, seulement celle-là n'empilait pas en esprit des romans comme un marchepied vers la gloire - une thèse, pensait-elle, m'y mènerait plus sûrement -, mais l'une comme l'autre voulaient nous voir leur rendre au centuple ce dont la vie les avait injustement spoliées.  (p. 76)

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Tu peux enfouir le passé, me dit mon grand-père, tu ne l'empêcheras pas de ressurgir.  (p. 93)
 
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Les hommes emménagent dans un lieu, déménagent, font des enfants , se marient, divorcent, se remarient, changent de métier, parfois même d'identité, prennent des photos puis les égarent ou les brûlent, en même temps que les lettres, les papiers. Ils écrivent leur vie; puis c'est la vie elle-même qui se charge de tout effacer.  (p. 97)

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Vous savez, me dit Roger Grenier, Romain Gary avait ses petits arrangements avec la vérité. Je savais : c'était un écrivain. La vérité, l'âpre véri, il préférait la déguiser, la travestir - c'est qu'elle n'était pas toujours parée des ses plus baux atours, cette vérité, elle n'était pas toujours reluisante, elle ne brillait pas des mille feux que le réel avait éteints mais que les Lettres étreignaient, étaient à même de réanimer. Alors la vérité à vrai dire il s'en foutait, il en faisait sa vérité, il la maquillait, la poudrait, la fardait comme se fardent les filles dans les sous-bois, sur les trottoirs, partout enfin où la pudeur se négocie puis se brade.  (p. 138)

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Si l'on en juge par la réaction démesurée de sa mère pour une simple nouvelle dans un hebdo, on peut se demander jusqu'où elle serait allée en apprenant qu'on avait décerné à son fils le plus prestigieux des prix littéraires. Elle aurait eu soixante-dix-sept ans, cette année-là. À cet âge, on n'a plus l'exultation tapageuse de la jeunesse, mais on peut encore sortir les bras en l'air devant l'hôtel-pension Mermonts, la mine triomphante, les larmes aux yeux et dans les yeux le feu sacré de la revanche, s'appuyer d'une main sur le pommeau de sa canne et de l'autre esquisser le V de la Victoire, puis remonter tout le marché de la Buffa, en gueulant d'une voix enrouée, je vous l'avais bien dit.  (p. 154)

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C'était l'époque où Kléber Haedens m'avait bien cherché, tu te rappelles, dis, tu te rappelles les horreurs qu'il écrivait ? "Nous avons le regret mais aussi le devoir de le dire, Romain Gary ne sait pas le français, et si le héros des Racines du ciel fonde un comité pour la défense des éléphants, nous pensons qu'il est dès maintenant nécessaire de fonder un comité de défense de la langue français contre Romain Gary." Je t'en foutrais des comités de défense de la langue française contre moi-même ! On ne peut pas lâcher un troupeau d'éléphants à travers l'Afrique, évoquer la sueur, la brousse, la forêt vierge, les aventuriers, et raconter tout ça dans le langage de la princesse de Clèves et de la duchesse de Guermantes ! Ils ne comprennent pas que je plonge dans mes racines littéraires dans mon métissage ? Que je tire ma substance nourricière de mon bâtardisme dans l'espoir de parvenir à du nouveau, de l'original ? Que je voulais écrire un livre dur, brutal, réaliste, quelque chose qui ait beaucoup de force ? Et que si j'avais léché le style, le livre serait devenu froid comme une allégorie, œuvre formelle dans le genre de Poe, d'Alain-Fournier, de Julien Gracq ? Je cherchais la puissance, nom de Dieu ! Mais de là à dire que je ne sais pas le français ! Si le Goncourt ne suffit pas, j'ai obtenu pendant sept ans le premier prix de français au lycée de Nice. Qu'ont-ils à dire contre ça, Kléber Haedens et consorts ?  Je vais te dire, au fond, ce qui les emmerde au plus profond, ces salauds de critiques....Ce qui les emmerde, puisque j'ai décidé d'être vulgaire, c'est qu'un bâtard ait eu le Goncourt au nez et à la barbe de bons Français. Car non, je n'ai pas une goutte de sang français. Mais c'est la France, mon vieux, c'est la France elle-même qui coule dans mes veines.  (pp. 171-172)

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En tant que représentant de la France, ce que je préconise, ce que j'appelle de mes vœux, c'est le roman total, rien de moins. Mais voilà, par les temps qui courent, il vaut mieux faire dans le roman totalitaire, celui qui domine l'histoire de la fiction en Occident depuis Kafka. Totalitaire ? L'opposé du total : soumission au lieu de maîtrise. Kafka, Céline, Camus, Sartre enferment l'homme et le roman dans une seule situation, une seule vision exclusive. Il nous clouent dans la fixité absolue et donc autoritaire, irrémédiable, de leur définition sans appel, dans une condition sans sortie : Kafka dans l'angoisse de l'incompréhension, Céline dans la merde, Camus dans l'absurde, Sartre dans le néant...Il y a bien pire, tu me diras que le roman totalitaire : le roman sans chair et sans viscères, celui qu'on appelle avec pompe nouveau roman... On voit à quoi ça mène : on commence par exclure le personnage dans le roman, et on finit par massacrer six millions de Juifs. Comment ça, j'exagère ?   (p. 173)

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Il s'en est passé des choses depuis que Galey s'est entiché de Gros-Câlin sur deux colonnes : vous avez écrit du Gary le matin et l'après-midi du Ajar, et voilà qu'on vous retrouve en librairie avec Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable et La Vie devant soi, deux romans qui ont paru, à quelques mois d'intervalle, sous deux pseudonymes dont il n'est venu à l'esprit de personne qu'ils étaient antonymes.

L'un est le monologue d'un homme vieillissant craignant que la tour de Pise ne se redresse plus jamais; l'autre, l'histoire d'un gamin arabe et de Madame Rosa, nounou juive pour "enfants de putes". Le premier, signé Gary, est éreinté ici et là (exemple, dans la Tribune de Genève : "Etalon fatigué de l'écurie Gallimard, le mondain Romain Gary, qui a toujours écrit de façon nonchalante et diplomatique, semble tout savoir du phénomène dont il parle dans son dernier roman"); le second, d'Emilie Ajar divise, révulse, séduit, suscite des passions.  (p. 192)

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J'encours bien des reproches et ils sont légitimes : on dira que j'ai beaucoup parlé de ma mère, peut-être même un peu trop (mais si j'ai dévoilé une part de l'intime, c'est pour mieux dissimuler le privé). Peut-être aurais-je dû parler de Piekielny, et ne parler que de lui. C'était là mon dessein originel : raté, le sort en a décidé autrement. (pp. 236-237)

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Voilà donc à quoi se réduit votre vie, la vie d'un homme à qui la vie a fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais, un homme tour à toit aviateur, diplomate, écrivain, adoubé, encensé, méprisé, admirable, grand tas de secrets bardé de joies, d'angoisses et de chagrins : un petit tas de cendres jetées dans les vagues et dans le vent, un peu de gris dans un plus de bleu. (p. 154)

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        challenge rentrée littéraire 2017